L1.C09 · Monnaie, finance et limites planétaires · statut : verifie · autorité : canonique · révision de fond : 2026-09-14 · 14 source(s), toutes ouvertes
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Ce chapitre propose une lecture, et la signale comme telle. Les chapitres précédents ont décrit des mécanismes : ce qu'est la monnaie (L1.C05), comment elle est créée (L1.C07), la contrainte de croissance qui en découle sous conditions (L1.C08). Ce chapitre soutient que ces mécanismes s'accompagnent d'un ensemble de règles qui déterminent, pour une large part, ce qui est finançable par le crédit, ce qui entre dans les comptes des entreprises, à quel horizon les valeurs sont pesées et quelles actions comptent. Chacune de ces règles est écrite quelque part — dans un manuel de comptabilité nationale, une norme statistique, une directive, un barème d'actualisation. Ce que le chapitre soutient est plus étroit : elles sont dispersées entre des cadres distincts, et aucune des sources ouvertes ici ne les présente ensemble comme un ensemble cohérent. Le corpus nomme cet ensemble l'architecture invisible, et l'invisibilité qu'il désigne est celle de leur combinaison, non de chaque règle prise à part.
La thèse est interprétative. Elle ne se démontre pas comme une écriture comptable ; elle s'établit par la convergence de quatre observations, chacune balisée comme hypothèse, et chacune confrontée à l'objection que la théorie économique lui oppose. Sa conséquence, si elle tient, est que ces règles peuvent être changées : chacune procède d'un acte institutionnel daté, et plusieurs l'ont déjà été.
norme L'analogie qui organise ce chapitre est celle de la langue. Elle est un procédé d'exposition et rien d'autre. Elle n'est pas invoquée comme preuve, elle ne s'appuie sur aucune source, et aucune conclusion du chapitre n'en dépend. Le corpus la déclare ainsi plutôt que de la gager sur une littérature dont la portée est discutée.
hypothèse La monnaie fonctionne, à cet égard, comme une langue. Elle a un lexique — prix, marges, taux, rendements. Elle a une syntaxe — l'ordre dans lequel les opérations peuvent s'enchaîner : emprunter, produire, vendre, rembourser. Elle a des temps — le court, le moyen, le long terme, inégalement conjugués. Elle a des verbes principaux. Et elle s'apprend sans qu'on ait conscience de l'apprendre — qu'un objet neuf vaut plus qu'un objet réparé, que le temps est de l'argent, que ce qui ne se vend pas n'existe pas tout à fait.
hypothèse Cette grammaire ne contraint pas explicitement, et elle ne rend rien impensable : les agents pensent, évaluent et désirent bien des choses qui n'ont pas de prix. Ce qu'elle fait est plus étroit. Et ce n'est pas l'analogie qui l'établit, mais les quatre règles des sections suivantes : l'accès au financement par le crédit dépend de catégories comptables et financières déterminées, de sorte que ces catégories décident de ce sur quoi on peut agir par le canal monétaire, non de ce qu'on peut concevoir. C'est pourquoi les intentions individuelles se heurtent si souvent à un mur qu'elles ne voient pas : elles parlent une langue, le système en parle une autre, et la traduction n'existe pas. (Image : on ne discute pas la grammaire de sa langue maternelle ; on la parle. Il en va de même de la monnaie.)
Quatre règles principales structurent cette grammaire. Les sections suivantes les formulent explicitement.
Les grammaires linguistiques sont descriptives : les grammairiens codifient, souvent longtemps après, ce que les locuteurs font déjà. La grammaire monétaire est prescriptive : elle décide en amont ce qui sera possible.
état L'autorité de cette prescription est établie en L1.C07, chapitre `verifie` : la majorité de la monnaie en circulation est créée par les banques commerciales à l'occasion de leurs décisions de crédit, « the majority of money in the modern economy is created by commercial banks making loans » [S8]. Ce sont donc ces décisions qui déterminent, pour la majeure partie de la monnaie nouvelle, quelles activités en bénéficient.
hypothèse Elles n'épuisent pas le financement monétaire : les achats d'actifs par une banque créent eux aussi des dépôts (L1.C07), et ce canal n'est pas traité ici.
état Le critère d'octroi est la solvabilité anticipée de l'emprunteur, sa capacité à dégager les revenus monétaires qui porteront le capital et l'intérêt (L1.C07 § 7). Cette condition est nécessaire, non suffisante : le collatéral, les garanties, la qualité de l'emprunteur et les règles prudentielles interviennent encore, et L1.C15 le pose expressément. Un projet qui vise à préserver un milieu, entretenir un lien ou transmettre un savoir, sans recette attachée et sans tiers, garantie ou actif qui porte le remboursement à sa place, ne franchit pas ce premier filtre. Non par malveillance des banquiers, qui appliquent les règles de leur métier, mais par la mécanique de leur cadre.
Une objection se présente immédiatement, et elle est fondée : le crédit bancaire n'est pas le seul canal d'allocation, et il n'a jamais eu vocation à financer les biens publics. La théorie des biens collectifs [S11] établit depuis longtemps qu'il existe des biens dont la consommation par l'un ne retranche rien à celle des autres, et qu'aucun système de prix décentralisé n'en détermine le niveau optimal [S11, p. 387]. Le canal budgétaire existe, il est massif, et il finance effectivement une part de ce que le crédit ne finance pas.
hypothèse Le chapitre ne conteste pas ce canal ; il en situe la place. Le canal budgétaire est un circuit distinct, soumis à ses propres autorisations : il lève l'impôt, il emprunte, il affecte selon une décision politique. Ses recettes ne proviennent pas toutes d'activités que le crédit aurait jugées solvables — la dépense publique produit elle-même des revenus, et des activités se financent sur fonds propres ou sur transferts. Ce que L1.C08 § 4 établit est plus étroit, et conditionnel : sous les conditions qu'il pose, le service d'un encours croissant requiert une activité croissante, ce qui pèse sur la base des recettes. Le budget organise par ailleurs une continuité réelle sans pouvoir garantir une permanence : il se vote par exercice, et la permanence d'une affectation n'est pas garantie d'une législature à l'autre (L1.C01 § 3). L'asymétrie que le chapitre désigne n'est donc pas que le crédit décide de tout ; c'est que la décision d'émettre la monnaie nouvelle n'est l'objet d'aucun mandat démocratique explicite pour cette fonction.
hypothèse Les banques opèrent sous licence, sous supervision et sous les conditions fixées par la banque centrale. Dans le cadre qu'examine L1.C08 § 5, ce dispositif règle les conditions du crédit plus que son orientation. Le chapitre n'affirme pas qu'aucune réglementation n'oriente jamais le crédit : politiques sectorielles, exclusions, garanties publiques et crédit dirigé existent, et leur portée n'est pas instruite ici.
Un lexique décide de ce qui est désignable, donc discutable. Le lexique financier est d'une précision remarquable pour ce qui rapporte : chiffre d'affaires, marge brute, excédent brut d'exploitation, flux de trésorerie disponible, rentabilité des capitaux propres, rentabilité des capitaux investis. Chaque nuance du rendement a son terme, sa métrique, sa formule normalisée.
En regard, les réalités dont dépend la vie — la capacité d'une forêt à réguler le cycle de l'eau, le service rendu par un pollinisateur, le soin donné à un enfant ou à un malade, la transmission d'un savoir — ont des noms dans des vocabulaires spécialisés : services écosystémiques, travail domestique non rémunéré, éthique du soin. Elles sont l'objet de cadres de mesure : la comptabilité des écosystèmes des Nations unies, dont les comptes physiques ont été adoptés comme norme statistique internationale en 2021 tandis que les chapitres d'évaluation monétaire n'ont reçu que le statut de principes et recommandations reconnus [S5], la revue Dasgupta [S6], les comptes satellites du travail non rémunéré. Les entreprises elles-mêmes sont désormais tenues, en Europe, de publier des informations sur leurs impacts et leurs dépendances environnementales et sociales [S10]. L'économie de l'environnement sait, de son côté, attribuer une valeur aux services écosystémiques par prix d'ombre, évaluation contingente ou analyse coûts-bénéfices. Il serait donc faux de dire que ces réalités sont innommables ou incomptabilisables.
état Les comptes satellites donnent l'ordre de grandeur de ce qui échappe au produit intérieur brut, et il faut en restituer la construction exacte. Le document de travail de l'OCDE consacré au travail non rémunéré écrit que l'approche par le coût de remplacement situe la valeur du travail consacré au travail non rémunéré entre 19 % du produit en Corée et 53 % au Portugal, l'approche par le coût d'opportunité fournissant les bornes hautes ; et que la moyenne simple par pays des deux approches suggère qu'entre un tiers et la moitié de l'activité économique valorisable de la zone n'est pas enregistrée dans les comptes nationaux [S18, p. 29]. La fourchette est donc l'écart entre deux méthodes de valorisation, non une mesure unique. En France, entre 42 et 77 milliards d'heures de travail domestique ont été effectuées en 2010 selon le périmètre retenu — au moins autant que le travail rémunéré —, soit 292 milliards d'euros et 15 % du produit au périmètre restreint valorisé au salaire minimum net, 33 % avec des choix intermédiaires, 71 % dans l'acception la plus large ; 64 % de ces heures sont réalisées par des femmes [S19].
hypothèse Ce qui est vrai est plus précis, et plus grave. Ces cadres existent à côté des comptes qui décident : dans la statistique publique, dans la recherche, dans des rapports de durabilité publiés en annexe. Trois propositions doivent être distinguées, et le chapitre ne soutient que la première. Un : aucune de ces grandeurs n'est reconnue comme une valeur autonome au compte de résultat ni au bilan — une forêt qui régule un cycle d'eau, un soin donné, un savoir transmis n'y ont pas de poste propre. Deux : leurs effets peuvent néanmoins s'y traduire, par des recettes, des coûts, des provisions, des dépréciations, des garanties ou la valeur d'un actif, et ils le font. Trois : dans quelle mesure cette traduction modifie effectivement la décision de crédit est une question empirique, que ce chapitre n'instruit pas et ne tranche pas. Ce que le chapitre soutient est donc que le lexique des comptes n'offre pas d'entrée propre à ce qui régénère, soigne ou transmet — non que ces réalités seraient sans effet sur le crédit. Que cette invisibilité tienne aussi à l'absence de droits de propriété définis, ou aux coûts de transaction qui empêchent la négociation privée des externalités [S21], est exact et compatible : le chapitre n'attribue pas à la monnaie une cause unique ; il constate que, quelle qu'en soit la cause, la grammaire du crédit n'enregistre pas ces réalités.
état C'est l'une des faces de ce que le corpus nomme l'essentiel insolvable, et la définition en vigueur est plus large que ne le laisserait croire une lecture rapide : une activité qualifiée comme réponse à un besoin essentiel, mais dont le financement autonome remboursé par ses flux propres échoue à au moins une des quatre conditions — produire un flux monétaire, permettre sa captation par celui qui finance, tenir dans l'horizon du crédit, conserver une valeur suffisante après actualisation et risque. Une seule condition qui manque suffit. L'absence de recette marchande n'est donc que le premier des quatre cas. L1.C15 en donne l'anatomie, le critère d'essentialité et le protocole d'épreuve.
La grammaire monétaire conjugue presque exclusivement au présent et au futur proche. L'instrument de cette conjugaison est le taux d'actualisation : la technique par laquelle une valeur future est ramenée à une valeur présente, diminuée d'un pourcentage par année d'éloignement.
état À un taux de 5 % par an, une valeur située dans cent ans est ramenée à moins d'un pour cent de son montant. Le choix du taux est donc décisif, et il est débattu. Nordhaus, dans sa recension de la revue Stern [S3], adopte dans son modèle de référence un taux de préférence pour le présent de 1,5 % et une élasticité de consommation de 2, dont il tire un taux d'intérêt réel d'équilibre de 5,5 % par an avec la croissance de consommation que projette son modèle ; et il calcule que les paramètres de la revue Stern impliquent, eux, un taux d'équilibre de 1,4 % [S4, p. 694]. Ce dernier chiffre est de Nordhaus et non de Stern : la revue retient une préférence pure pour le présent de 0,1 % par an [S3, annexe technique 2A], et n'énonce aucun taux de 1,4 %. L'évaluation publique française retient un taux sans risque de 2,5 % jusqu'en 2070, abaissé à 1,5 % au-delà, et une prime de risque de 2 % portée à 3 % au-delà de la même date [S16]. Pour un projet exposé au risque macroéconomique standard, le taux vaut donc 4,5 % avant comme après 2070 : la baisse du taux sans risque est exactement compensée par la hausse de la prime. La décroissance que l'évaluation publique consent aux générations éloignées ne bénéficie qu'aux projets sans risque. À tout taux de cet ordre, ce qui advient dans un siècle ne pèse presque rien dans un calcul présent. (Image : une catastrophe en 2125 pèse, dans les comptes d'aujourd'hui, moins qu'un dividende versé dans six mois.)
hypothèse Le taux d'actualisation n'est pas un dogme aveugle : il a un fondement théorique — la préférence pour le présent et le coût d'opportunité du capital, formalisés depuis Ramsey [S12] — et ses paramètres se discutent.
état Ramsey lui-même le tient pour indéfendable : dans l'article qui introduit ce taux, il écrit que l'escompte des jouissances futures est « ethically indefensible and arises merely from the weakness of the imagination » — éthiquement indéfendable, et procédant simplement d'une faiblesse de l'imagination [S12, p. 543]. Il l'introduit néanmoins en section II, en distinguant expressément le taux d'escompte de l'utilité de celui auquel s'escomptent des sommes d'argent [S12, p. 553]. La thèse du chapitre n'est pas que l'actualisation soit une erreur ; c'est que les taux effectivement retenus dans les cadres documentés ici — l'évaluation socioéconomique publique française [S16], les modèles d'évaluation climatique [S3] [S4] — compriment le long terme jusqu'à l'insignifiance.
hypothèse Ce que retiennent les décisions privées n'est pas mesuré ici : taux d'obstacle, coût du capital et horizons d'investissement demanderaient une source propre, qui n'est pas ouverte. Le chapitre ne l'affirme donc pas. Or les réalités qui comptent le plus pour l'habitabilité du monde sont lentes : une forêt se constitue en plusieurs décennies à quelques siècles selon l'essence et le stade écologique, un sol vivant en un temps plus long encore, un climat se stabilise à des échelles qui excèdent toute institution humaine. Ces temporalités n'ont pas de conjugaison dans la grammaire dominante.
état Limite déclarée. Le chapitre a longtemps ajouté que les instruments financiers sont maniés par des acteurs « couramment évalués à des échéances plus courtes encore ». Cette affirmation n'est adossée à aucune donnée de durée de détention ni de fréquence d'évaluation. Elle est retirée du raisonnement et conservée ici comme hypothèse à instruire.
état Mark Carney, alors gouverneur de la Banque d'Angleterre, a nommé ce décalage en 2015 la tragédie des horizons [S2, p. 4] : l'horizon de la politique monétaire s'étend à deux ou trois ans, celui de la stabilité financière est un peu plus long mais typiquement borné aux limites du cycle du crédit, une décennie environ — de sorte que, lorsque le changement climatique deviendra une question de stabilité financière, il sera peut-être déjà trop tard. Carney en tire des remèdes internes au marché : une information cohérente et comparable sur l'intensité carbone des actifs, une instance chargée de normaliser cette publication, et des trajectoires indicatives de prix du carbone fixées par les gouvernements. Et il écarte explicitement l'idée d'ajuster à cette fin les règles prudentielles des banques et des assureurs : « Some have suggested we ought to accelerate the financing of a low carbon economy by adjusting the capital regime for banks and insurers. That is flawed. » [S2, p. 12]
état Limite de date, et elle est étroite. Ce passage est de 2015. La question de l'ajustement prudentiel a continué d'être débattue depuis, notamment sous les noms de facteur de soutien vert et de facteur de pénalisation brune, et ce chapitre n'en rend pas compte. Le refus de Carney est le sien, à cette date, et non l'état de la question.
hypothèse Le corpus tient ces remèdes pour nécessaires et insuffisants — c'est sa thèse, non celle de Carney —, parce qu'ils informent le calcul sans en changer la règle : le taux d'actualisation et l'horizon des instruments restent ce qu'ils sont. Reconnaître le décalage est une chose ; le résoudre exigerait de réécrire la conjugaison elle-même.
De nombreuses langues ont des verbes autour desquels la syntaxe s'organise. La grammaire monétaire a les siens.
Produire. La comptabilité nationale s'organise autour de ce verbe : le produit intérieur brut additionne la valeur de ce qui est produit — y compris, il faut le dire précisément, la production non marchande des administrations et des associations, santé publique, éducation, action sociale, comptée à son coût de production [S9]. Vendre. Un bien produit et non vendu n'est pas absent des comptes : il y figure en stocks. Mais il n'y porte aucun produit tant qu'il n'est pas vendu, et un service jamais facturé n'y entre pas du tout ; la vente est le rite de passage par lequel une activité devient un flux, seul objet que le crédit escompte. Investir. Le mot est réservé, dans le langage courant de la finance, à l'apport de capitaux dans un projet attendu rentable ; l'attention d'un parent ou l'entretien d'une parcelle n'en relèvent pas. Rembourser. Une dette à terme porte l'obligation contractuelle d'être remboursée — ce qui n'est pas dire qu'elle le sera : elle se refinance, se restructure, se remet, ou fait défaut. Et toutes n'emportent pas ce remboursement : une rente perpétuelle ne verse que son intérêt, sans échéance de principal. Le verbe n'en structure pas moins la relation de l'emprunteur à sa banque, du citoyen à son État, de l'entreprise à ses créanciers (L1.C08).
hypothèse En regard, quatre verbes n'ont pas de place dans la grammaire du crédit — et il faut distinguer, pour chacun, ce que la comptabilité nationale enregistre de ce que le crédit ignore. Préserver : un écosystème préservé ne génère pas de flux financier, sauf produit vendable attaché ; sa préservation, lorsqu'elle est financée par un budget public, entre dans le produit intérieur brut à son coût, mais jamais dans un compte de résultat comme un actif qui rapporte. Transmettre : l'enseignement public est compté à son coût [S9] ; la transmission qui passe par les liens, les usages, la culture ne l'est pas. Régénérer : l'action demande un temps plus long que celui de la comptabilité et, sauf recette attachée, ne se capitalise pas — c'est la distinction posée en L1.C01 entre régénération avec et sans produit vendable. Soigner, au sens de l'attention aux êtres et aux choses — le care : lorsqu'il est salarié, dans un hôpital ou un service social, il est compté ; lorsqu'il est donné — la plus grande part, celle qui se fait dans les familles —, il est hors de la frontière de production [S9] et n'apparaît que dans des comptes satellites, où il pèse, on l'a vu, jusqu'à un tiers du produit en définition intermédiaire [S19].
La règle n'est donc pas que ces verbes soient absents de toute mesure. Elle est qu'ils n'existent, pour le crédit, que sous la forme d'un flux captable — une recette attachée, ou un tiers, un collatéral, une garantie qui porte le remboursement à leur place ; et que la comptabilité nationale, lorsqu'elle les enregistre, les compte à leur coût de production et non à ce qu'ils produisent [S9]. Un système de comptes ne porte au résultat que ce que ses règles d'enregistrement permettent de constater ; ce qu'elles n'enregistrent pas reste sans poste propre, si essentiel que ce soit.
Le chapitre a formulé quatre règles : l'octroi de la monnaie nouvelle appartient à des acteurs privés selon un critère de solvabilité anticipée, le canal budgétaire qui finance les biens publics étant en aval de cette décision ; le lexique comptable mesure finement ce qui rapporte, tandis que ce qui régénère, soigne ou transmet — mesuré ailleurs — n'a pas de poste propre au compte de résultat ni au bilan, la question de son influence sur la décision de crédit restant ouverte ; l'actualisation, telle qu'elle est pratiquée, ramène le long terme à presque rien ; les verbes valorisés sont ceux de la production et de l'échange. Chacune de ces règles est écrite quelque part — dans un manuel de comptabilité nationale [S9], une norme statistique [S5], une directive [S10], un barème d'actualisation [S16]. Ce qu'aucune des sources ouvertes ici n'établit, c'est leur combinaison : aucune des quatorze ne les présente ensemble comme un dispositif cohérent décidant de ce qui est finançable. Le chapitre ne dit rien de la littérature au-delà de ces quatorze sources. C'est en ce sens restreint qu'elles forment une architecture invisible.
état Deux extensions sont relevées et ne sont pas instruites ici, et ce qui est établi se borne à ceci : deux chapitres du sixième livre portent les propositions qui suivent.
hypothèse Le balayage du sixième livre signale une application de l'autorité d'octroi que ce chapitre n'avait pas prévue : dans un arbitrage d'investissement documenté, les droits économiques liés à une sentence non définitive ont été monétisés, une avance versée contre tranches conditionnelles et le risque d'annulation assuré [L6.C12]. Une créance née d'une décision de politique écologique deviendrait ainsi un actif financier avant d'être un droit acquis. Qu'il en résulte un intérêt financier constitué à ce que la politique soit attaquée est une inférence de ce chapitre, que rien n'établit ici. Le balayage du même livre ajoute que le créancier décide aussi de ce qui peut être protégé [L6.C07]. Ces deux extensions ne sont pas comptées comme des règles : les chapitres qui les portent sont en brouillon, et leurs résultats ne valent pas comme acquis. Elles sont nommées pour que la passe suivante les trouve.
état Une limite, et c'est la plus sérieuse que ce chapitre rencontre — ce qui est établi est que la première tranche du dix-huitième livre rapporte le fait qui suit ; le fait lui-même n'est pas vérifié ici, les cinq documents de cet organisme ne devant pas être ouverts.
hypothèse Sur un point au moins, l'invisibilité n'est pas une inadvertance : elle résulte d'un choix. La première tranche du dix-huitième livre rapporte qu'en octobre 2008, l'organisme international de normalisation comptable du secteur public a décidé de ne pas faire de la soutenabilité de long terme une norme, après consultation, une large majorité de répondants convenant que les états financiers ne peuvent pas porter cette information et beaucoup préférant des orientations plutôt que des exigences [L18.C01] [L18.C03]. Une objection contre une incapacité se traite par une méthode ; une objection contre un choix se traite par un argument, et le corpus n'en a produit aucun. La pièce de conception `ARGUMENT-CONTRE-UN-CHOIX` tient cette dette ouverte. Les deux chapitres qui rapportent ce fait sont en brouillon : il est ici relevé, non tenu pour acquis.
état Ces règles procèdent d'actes institutionnels datés, et plusieurs ont déjà changé : les comptes physiques des écosystèmes ont été adoptés comme norme statistique internationale en 2021 [S5], une directive européenne a rendu obligatoire la publication d'informations de durabilité en 2022 [S10], le barème d'actualisation publique française a été révisé en 2013 [S16].
hypothèse Ce qui a été décidé peut donc être décidé autrement — non par décret, mais par un travail sur les règles elles-mêmes, sur ceux qui les écrivent, sur ce qu'elles permettent de dire, et sans doute par des institutions nouvelles capables de porter des règles différentes. Ce chantier occupe la seconde moitié du livre, dont L1.C17 ouvre la première section.
Avant d'y entrer, une question s'impose : des tentatives existent-elles déjà, dans l'histoire ou dans l'actualité, de parler la monnaie autrement — des monnaies conçues selon d'autres règles, expérimentées à petite échelle, parfois avec succès, parfois dans le drame ? C'est l'objet de L1.C10.
Chaque source porte l'édition sur laquelle elle a été lue et la date de sa vérification. Une source « ouverte » a été lue dans son texte, pas dans un résumé.