Finance verte : cette grande illusion qui nous mène au chaos

Pendant que les actifs ESG explosent et que la finance se repeint en vert, les émissions mondiales battent des records. Anatomie d'une imposture systémique.

Le paradoxe des Objectifs de Développement Durable

En 2015, la communauté internationale adoptait les 17 Objectifs de Développement Durable des Nations Unies. Éradication de la pauvreté, lutte contre les inégalités, action climatique : un programme ambitieux censé guider l'humanité vers un avenir soutenable.

Neuf ans plus tard, le bilan est accablant. Selon le rapport 2024 de l'ONU, seulement 17 % des cibles des ODDs sont en voie d'être atteintes. Pire encore : près de la moitié stagnent ou régressent. L'ODD 13 — celui consacré à l'action climatique — fait partie des plus grands échecs. Les émissions mondiales continuent leur ascension implacable.

Pourtant, pendant cette même période, un autre phénomène a connu une croissance spectaculaire : la finance dite "verte" ou "durable". Entre 2018 et 2024, les actifs sous gestion labellisés ESG (Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance) sont passés de 4 000 milliards de dollars à plus de 16 700 milliards — une multiplication par quatre en six ans.

+318 %
Croissance des actifs ESG entre 2018 et 2024, pendant que les émissions mondiales battaient des records historiques

Le paradoxe est sidérant : plus la finance se verdit, plus le climat se dégrade. Ce n'est pas une coïncidence malheureuse. C'est le symptôme d'une vérité que l'industrie financière refuse d'admettre : la finance verte, telle qu'elle existe aujourd'hui, est une illusion qui ne modifie en rien les flux réels de capitaux vers les activités destructrices du climat.

Cette illusion n'est pas un accident. Elle repose sur des mécanismes techniques, juridiques et idéologiques précis que ce rapport se propose de démonter. Car tant que nous continuerons à croire que les marchés peuvent s'autoréguler pour sauver le climat, nous retarderons les décisions politiques radicales qui sont les seules à pouvoir nous sortir de l'impasse.

Le piège originel : le couple risque-rendement

Pour comprendre pourquoi la finance verte échoue, il faut revenir à la boussole qui guide chaque décision d'investissement : le couple risque-rendement.

Lorsqu'un investisseur — qu'il soit un particulier épargnant pour sa retraite ou un gérant de fonds institutionnel — ouvre un manuel de finance, la première leçon est invariable : un investissement se juge sur sa capacité à maximiser le rendement pour un niveau de risque donné.

Cette règle n'est pas une préférence morale. C'est une contrainte mathématique inscrite dans la structure même du capitalisme financier. Les acteurs financiers sont des entreprises qui doivent générer des profits pour survivre. Ils gèrent l'argent d'autres personnes — retraités, épargnants, fonds de pension — et sont tenus, par la loi, de maximiser la valeur de cet argent.

La domination du rendement sur le bien collectif

Imaginons deux actifs comparables en termes de risque. Le premier finance une centrale au charbon et offre un rendement de 10 %. Le second finance un parc éolien et offre un rendement de 5 % — parce qu'il doit supporter des surcoûts d'innovation, de raccordement au réseau, ou simplement parce que les technologies vertes ne bénéficient pas encore des économies d'échelle des infrastructures fossiles amorties depuis des décennies.

Quel actif le marché choisira-t-il ?

La réponse est mécanique : celui à 10 %. L'investisseur qui choisirait l'actif à 5 % subirait une "sous-performance" par rapport à ses concurrents. Dans un marché compétitif, cette sous-performance est insupportable. Elle entraîne des retraits de capitaux, une perte de parts de marché, et à terme, la faillite du gestionnaire "trop vertueux".

Ce n'est pas que les investisseurs soient cyniques ou climato-sceptiques. C'est que la structure même du système financier ne leur laisse aucune marge pour dévier de la maximisation du rendement, même lorsque cette déviation pourrait sauver la planète.

Cette réalité crée une orthogonalité — une incompatibilité fondamentale — entre les intérêts de la finance et l'urgence climatique. La finance ne peut investir dans l'économie que telle qu'elle se présente, avec des prix de marché qui n'intègrent pas le coût des externalités négatives.

Tant que remplir l'atmosphère de déchets carbonés reste gratuit, le rendement des activités polluantes restera structurellement supérieur à celui des activités décarbonées.

L'argent n'a pas de couleur

Au sein d'une banque ou d'une grande entreprise, l'argent est fongible. Le principe comptable de non-affectation des ressources aux emplois signifie qu'on ne peut pas dire qu'un euro spécifique finance un panneau solaire plutôt qu'une plateforme pétrolière. Prétendre "colorer" l'argent en vert est une construction marketing qui ne résiste pas à l'analyse comptable.

Les obligations vertes : anatomie d'un mirage

L'instrument phare de la finance verte, celui qui cristallise toutes les espérances, est l'obligation verte (green bond).

Une obligation verte est un titre de dette émis par une entreprise ou un État pour financer des projets ayant un bénéfice environnemental : construction d'éoliennes, rénovation énergétique de bâtiments, infrastructures ferroviaires, etc.

Le marché des obligations vertes a explosé. En 2024, l'encours mondial dépassait les 2 450 milliards de dollars. Les institutions financières et les entreprises se bousculent pour émettre ces titres, vantant leur contribution à la lutte contre le changement climatique.

Pourtant, l'efficacité climatique de ces obligations est jugée nulle par les économistes spécialisés comme Julien Lefournier et Ivar Ekeland. Pourquoi ?

Le mécanisme de prix et l'absence de "prime verte"

Sur le marché primaire — celui où les entreprises émettent de nouvelles obligations pour lever des fonds — le prix est le même pour tous les acheteurs. Une obligation verte et une obligation classique émises par la même entreprise sont traitées de manière identique par les investisseurs professionnels.

La raison est simple : le risque de défaut d'une obligation dépend de la santé financière globale de l'émetteur, pas du projet spécifique qu'elle finance. Si l'entreprise fait faillite, tous les créanciers — qu'ils aient financé un projet vert ou non — sont remboursés au même rang, selon le principe juridique du "pari passu" (solidarité des créanciers).

Par conséquent, il n'y a aucune raison rationnelle pour qu'un investisseur accepte un rendement inférieur pour une obligation verte si le risque de défaut de l'émetteur reste inchangé.

Et de fait, les données montrent qu'il n'existe pas de "prime verte" (ou greenium) significative. Les obligations vertes ne réduisent pas le coût du capital pour les entreprises. Elles ne les incitent donc pas davantage à lancer des projets verts qu'elles n'auraient pas jugés rentables par ailleurs.

< 0,1 %
Différence moyenne de rendement entre une obligation verte et une obligation classique du même émetteur — trop faible pour modifier les décisions d'investissement

L'illusion de l'additionnalité

Le principe d'additionnalité — l'idée que le projet ne verrait pas le jour sans l'instrument financier spécifique — est presque toujours absent des émissions d'obligations vertes.

Dans la majorité des cas, l'entreprise finance des projets qu'elle a déjà prévus dans son plan de développement ou qu'elle a même déjà commencés. Le verdissement intervient souvent "après coup" par une simple déclaration administrative : on associe des dépenses passées ou futures à une levée de fonds spécifique.

En somme, ce n'est pas l'obligation qui rend le projet vert. C'est le projet vert qui sert de prétexte marketing pour labelliser l'obligation.

Mieux encore : des entreprises fortement polluantes peuvent émettre des obligations vertes pour une fraction infime de leurs activités tout en poursuivant massivement leurs investissements dans les énergies fossiles par ailleurs. TotalEnergies, par exemple, peut financer des panneaux solaires via une obligation verte le lundi et approuver l'exploration d'un nouveau champ pétrolier le mardi.

Il n'y a aucune contradiction, aucune hypocrisie. Il y a simplement la mécanique implacable d'un système qui permet de verdir la communication sans verdir la stratégie.

ESG : noyer le climat dans le fourre-tout

L'autre pilier de la finance durable, c'est l'intégration des critères ESG — Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance — dans la gestion de portefeuille.

L'idée semble vertueuse : plutôt que de se focaliser uniquement sur la rentabilité financière, on évalue également les entreprises sur leur impact environnemental, leur traitement des salariés, leur éthique de gouvernance. Les fonds "ISR" (Investissement Socialement Responsable) sélectionnent ensuite les entreprises les mieux notées.

Sauf que dans la pratique, le système ESG dilue l'urgence climatique dans une multitude de thématiques au point de la rendre invisible.

La dissolution du climat dans le "E-S-G"

Une entreprise peut obtenir une excellente note globale ESG en affichant des politiques sociales progressistes (congés parentaux généreux, parité hommes-femmes) ou une bonne gouvernance (indépendance du conseil d'administration, transparence comptable), tout en ayant un bilan carbone catastrophique.

Résultat : TotalEnergies ou d'autres majors pétrolières peuvent figurer dans des fonds ISR grâce à des scores élevés sur les piliers S (Social) et G (Gouvernance). Les gestionnaires d'actifs justifient alors leur présence dans des portefeuilles dits "responsables" en mettant en avant ces bons scores partiels.

Le climat, lui, se noie dans la moyenne.

L'absence de normalisation : une licence pour le greenwashing

Contrairement aux agences de notation de crédit — dont les évaluations convergent généralement parce qu'elles mesurent la même chose (le risque de défaut) avec des méthodologies similaires — les agences ESG produisent des scores souvent divergents pour une même entreprise.

Pourquoi ? Parce qu'il n'existe pas de définition universelle de ce qu'est une "bonne performance ESG". Chaque agence utilise ses propres critères, ses propres pondérations, ses propres sources de données.

Cette absence de normalisation laisse une marge de manœuvre totale aux gérants de fonds. Ils peuvent choisir l'agence qui donne les meilleurs scores aux entreprises qu'ils veulent garder en portefeuille, et ainsi justifier n'importe quelle composition de fonds comme "durable".

Le système ESG ne filtre pas les entreprises polluantes. Il leur offre un paravent de respectabilité.

Le mythe du désinvestissement

Face aux critiques sur l'inefficacité des obligations vertes et des critères ESG, un autre discours émerge : celui du désinvestissement.

L'idée est simple : si les fonds "verts" vendent leurs actions dans les entreprises polluantes (charbon, pétrole, gaz), celles-ci perdront leur accès au capital et seront contraintes de changer de modèle ou de disparaître.

C'est une position moralement compréhensible. Mais économiquement, elle ne tient pas.

Le marché secondaire ne ferme aucune mine

Lorsqu'un fonds "vert" vend ses actions d'une compagnie de charbon, il les vend à un autre acheteur sur le marché secondaire — celui où s'échangent des titres déjà émis.

Cette transaction ne ferme aucune mine. Elle ne réduit aucune émission. Elle ne prive pas l'entreprise de capital, car l'argent a déjà été levé lors de l'émission initiale sur le marché primaire.

Le nouvel acheteur — souvent un fonds qui se soucie moins de l'image ESG ou qui applique une stratégie "contrarian" (parier sur les actifs délaissés) — récupère le titre à un prix peut-être légèrement inférieur. Mais l'entreprise, elle, continue ses activités exactement comme avant.

Jusqu'à présent, l'argent n'a jamais manqué pour financer une entreprise profitable, même très polluante. Tant qu'une activité génère du rendement, des capitaux se présenteront pour la financer.

Le désinvestissement est une déclaration d'intention morale légitime au niveau individuel. Mais il ne transforme pas le marché tant qu'il n'est pas une règle imposée à tous par la puissance publique.

Marché primaire vs marché secondaire

Sur le marché primaire, l'entreprise émet de nouvelles actions ou obligations et reçoit de l'argent frais. C'est là que se joue le financement réel de l'économie. Sur le marché secondaire, les investisseurs s'échangent des titres déjà émis. L'entreprise ne reçoit rien. Or, 90 % des transactions financières se font sur le marché secondaire — là où la finance verte est la plus présente, et là où elle n'a aucun impact sur l'économie réelle.

Le verrou juridique : la responsabilité fiduciaire

Si la finance verte échoue à modifier les flux de capitaux, c'est aussi parce qu'elle se heurte à un cadre juridique conçu pour la maximisation de la valeur actionnariale : la responsabilité fiduciaire.

Les gestionnaires de fonds — ceux qui gèrent l'épargne des particuliers, les fonds de pension des salariés, les réserves des compagnies d'assurance — sont liés par une obligation légale : agir avec prudence et diligence pour protéger le capital de leurs mandants et générer du rendement.

L'impasse de la gestion pour compte de tiers

Un gestionnaire qui déciderait de sacrifier sciemment une partie de la performance financière au nom du climat s'exposerait à des poursuites judiciaires pour manquement à son devoir fiduciaire.

Les investisseurs institutionnels ne gèrent pas leur propre argent. Ils gèrent celui des retraités, des épargnants, des futurs assurés. Et ces épargnants, pour la plupart, partagent la même rationalité que les gérants : obtenir le meilleur rendement possible pour assurer leur avenir financier.

Cette cohérence entre le niveau des particuliers et celui des institutionnels crée une impasse systémique. Personne n'est responsable individuellement, parce que tout le monde agit selon les règles du jeu imposées par le système.

Pour que la finance devienne réellement verte, il faudrait redéfinir la responsabilité fiduciaire pour y inclure obligatoirement l'impact climatique, même si cela nuit à la performance financière à court terme.

Mais dans le cadre actuel, une telle évolution reste marginale et politiquement contestée. Aux États-Unis, plusieurs États républicains combattent férocement l'investissement ESG au nom de la défense des rendements des fonds de pension.

Le court-termisme structurel

La finance fonctionne sur des cycles de 5 à 10 ans, correspondant à la maturité moyenne des titres financiers ou aux mandats des gérants. À l'inverse, les risques physiques liés au changement climatique s'inscrivent sur des décennies.

Ce décalage temporel permet aux acteurs financiers d'ignorer les risques climatiques extrêmes dans leurs modèles de valorisation. Ces risques ne se matérialiseront qu'après la liquidation de leurs positions.

Les "stress tests" climatiques menés par les banques centrales sont régulièrement critiqués pour leur optimisme excessif. Ils prévoient souvent des pertes de PIB mineures même dans des scénarios de réchauffement élevé — ce qui ne reflète en rien la réalité de la menace pour la stabilité économique et financière.

Les chiffres de l'échec

Prenons un peu de recul et examinons les données macroéconomiques.

Entre 2015 (adoption de l'Accord de Paris) et 2024, nous avons assisté à une croissance spectaculaire des instruments de finance durable :

Les actifs sous gestion ESG sont passés de moins de 4 000 milliards de dollars à plus de 16 700 milliards. Les émissions d'obligations vertes ont dépassé 2 450 milliards de dollars d'encours. Les fonds ISR se sont multipliés, représentant désormais 27 % du marché mondial de la gestion d'actifs.

Pendant ce temps, qu'est-il arrivé aux émissions mondiales de gaz à effet de serre ?

Elles ont augmenté. En 2023, les émissions mondiales ont atteint un record estimé à 53 gigatonnes d'équivalent CO₂, en hausse de 62 % par rapport à 1990.

53 Gt CO₂e
Émissions mondiales de gaz à effet de serre en 2023 — un record historique battu pendant l'explosion de la finance verte

La finance a réussi à "verdir" ses bilans sans verdir l'économie réelle.

Le financement persistant des énergies fossiles

Alors que la finance verte gagne des parts de marché symboliques, le financement des énergies fossiles reste massif.

Les 60 plus grandes banques mondiales ont alloué 4 500 milliards de dollars aux énergies fossiles depuis l'Accord de Paris. Les banques françaises y occupent une place significative, avec plus de 350 milliards de dollars sur cette période.

On observe certes une augmentation des investissements dans les énergies renouvelables — de 600 milliards en 2015 à environ 1 900 milliards en 2024. Mais cette augmentation ne s'accompagne pas d'une baisse équivalente des investissements fossiles.

Il ne s'agit pas d'une transition. Il s'agit d'une addition énergétique.

Le système refuse de débrancher les actifs bruns tant qu'ils restent profitables. Il ajoute du vert sans retirer le brun. Et pendant ce temps, l'atmosphère continue de se charger en CO₂.

Pourquoi l'auto-régulation est impossible

Face à ce constat accablant, une question s'impose : pourquoi la finance ne corrige-t-elle pas d'elle-même ses propres échecs ?

La réponse est simple : la finance n'est pas un acteur moral capable de définir et d'imposer des préférences collectives.

La finance est un outil de gestion du risque et du rendement. Elle reflète l'économie réelle, elle ne la transforme pas. Elle alloue les capitaux là où les rendements ajustés au risque sont les plus élevés. C'est sa seule fonction.

Tant que l'économie mondiale reste structurée autour des énergies fossiles bon marché, la finance continuera de les financer. Tant que polluer reste gratuit, polluer restera rentable.

Le mirage de la finance "consciente"

L'idée qu'une prise de conscience collective des acteurs financiers pourrait suffire à réorienter les flux de capitaux vers la transition écologique est une illusion dangereuse.

Elle repose sur le postulat — faux — que les décisions d'investissement résultent de préférences individuelles modifiables par l'éducation ou la sensibilisation.

En réalité, ces décisions résultent de contraintes structurelles : la responsabilité fiduciaire, la compétition entre gestionnaires, la pression des mandants pour maximiser les rendements, et l'absence de prix carbone qui rendrait les actifs fossiles moins rentables.

Croire que la finance peut s'autoréguler, c'est croire qu'un thermomètre peut refroidir une pièce en affichant une température plus basse.

La seule issue : changer les règles du jeu

Si la finance ne peut pas se transformer d'elle-même, alors la transformation doit venir de l'extérieur — par l'intervention de la puissance publique.

Trois leviers sont nécessaires pour modifier artificiellement les équilibres de rentabilité entre le vert et le brun :

1. La fiscalité : dégrader la rentabilité des actifs carbonés

Une taxe carbone élevée, appliquée de manière uniforme et progressive, rendrait les activités polluantes moins rentables. En intégrant le coût des externalités dans le prix de marché, elle corrigerait le signal-prix et réorienterait naturellement les capitaux vers les alternatives décarbonées.

Mais pour être efficace, cette taxe devrait être bien au-delà des niveaux actuels — de l'ordre de 100 à 200 euros la tonne de CO₂, et non les 30 à 50 euros pratiqués dans la plupart des marchés carbone européens.

2. La subvention : augmenter la rentabilité des actifs verts

Symétriquement, des aides publiques massives aux énergies renouvelables, à l'efficacité énergétique, aux transports décarbonés peuvent rendre ces investissements plus attractifs pour les capitaux privés.

Mais ces subventions doivent être pérennes, prévisibles et suffisamment importantes pour compenser le désavantage structurel des technologies vertes face aux infrastructures fossiles amorties.

3. La régulation structurelle : contraindre les bilans bancaires

Au-delà de la fiscalité et de la subvention, une nouvelle école de pensée propose de passer d'une régulation bancaire "prudentielle" (axée sur la stabilité des banques) à une régulation "structurelle" (axée sur la destination des fonds).

Deux mesures sont au cœur de cette approche :

La règle de flux : interdire tout nouveau financement dans les énergies fossiles. C'est le levier le plus puissant pour stopper l'expansion des infrastructures polluantes.

La règle de stock : obliger les banques à réduire progressivement la part des actifs carbonés dans leurs bilans — par exemple, une réduction annuelle de 3,2 % pour atteindre la neutralité en 2050.

Ces mesures marquent la fin de la prétendue neutralité du régulateur et le retour du "guidage du crédit" — une pratique courante avant les années 1980, lorsque les États orientaient l'épargne vers les secteurs stratégiques de la reconstruction.

4. La question monétaire : aller plus loin encore

Mais même ces trois leviers — fiscalité, subvention, régulation — se heurtent à un obstacle plus profond encore : la structure même du système monétaire.

Tant que la création monétaire restera captive des banques privées, et tant que l'argent naîtra de la dette à rembourser avec intérêts, le système exigera une croissance perpétuelle pour éviter l'effondrement.

Cette croissance perpétuelle, dans un monde aux ressources finies, est précisément ce qui rend impossible toute limitation volontaire de l'extraction et de la production.

Pour sortir véritablement de l'impasse, il faudra questionner la logique même de la création monétaire : peut-on imaginer un système où l'argent ne naît pas de la dette, mais de la régénération des écosystèmes ? Où la monnaie serait liée non pas à la croissance du PIB, mais à la restauration du vivant ?

Ces questions dépassent le cadre de la finance verte. Elles touchent aux fondements mêmes de l'économie. Mais elles deviennent incontournables dès lors qu'on prend au sérieux l'ampleur de la bifurcation écologique nécessaire.

Dépasser l'illusion pour une action authentique

L'illusion de la finance verte n'est pas seulement une erreur technique. C'est un obstacle politique majeur.

En faisant croire que les marchés peuvent résoudre la crise climatique par eux-mêmes, elle retarde les décisions difficiles de réglementation, de planification et de transformation structurelle qui sont les seules à pouvoir nous sortir de l'impasse.

La finance verte actuelle n'est pas une solution. C'est un écran de fumée qui permet à l'économie fossile de continuer son expansion tout en se parant des atours de la respectabilité environnementale.

Pendant que les institutions financières célèbrent leurs émissions d'obligations vertes et leurs fonds ESG, les émissions réelles continuent de croître. Pendant que les communicants vantent les mérites de la finance "consciente", les banques financent de nouveaux champs pétroliers.

Ce n'est pas de la mauvaise volonté. C'est la logique implacable d'un système qui ne peut pas faire autrement tant que les règles fondamentales ne changent pas.

Pour que la bifurcation écologique ait lieu, il faut accepter trois vérités difficiles :

1. La finance ne peut pas se réguler elle-même. Elle est un outil, pas un acteur politique.

2. Le changement passe par la contrainte publique. Fiscalité carbone massive, régulation structurelle des banques, interdiction de nouveaux projets fossiles : ce sont des décisions politiques, pas des mécanismes de marché.

3. La question monétaire est incontournable. Tant que l'argent naît de la dette et que la dette exige la croissance, nous resterons prisonniers d'une logique extractiviste incompatible avec les limites planétaires.

La fin de l'illusion est le premier pas vers une action climatique authentique. Il est temps de cesser de croire aux miracles du marché et de reprendre le contrôle politique de notre avenir collectif.

Le chaos climatique n'est pas une fatalité technique. C'est le résultat de choix politiques et économiques. Et ces choix peuvent être inversés — si nous retrouvons le courage de nommer l'ennemi et d'agir en conséquence.