Changer ou disparaître ?
NEMO IMS n’est pas seulement une réforme monétaire. C’est une invitation à repenser l’économie depuis ses fondations : non plus à partir de la seule croissance, de la rentabilité, de la dette et de la compétition, mais à partir des conditions matérielles, sociales et écologiques qui rendent toute économie possible.
Pendant trop longtemps, nous avons raisonné comme si l’économie était un monde autonome, séparé du vivant. Nous avons parlé de marchés, de budgets, de dettes, de productivité, de compétitivité et de rendements comme si les sols, l’eau, le climat, les forêts, les océans, les corps humains, les liens sociaux et la stabilité politique n’étaient que des variables secondaires. Mais l’économie n’est pas au-dessus de la biosphère. Elle est incluse en elle. Elle dépend d’elle à chaque instant.
Repenser l’économie, c’est donc renverser la hiérarchie implicite de notre époque. Ce n’est pas au vivant de s’adapter indéfiniment aux exigences de la finance, de la dette et du commerce mondial. C’est à la monnaie, à la finance, aux banques, aux marchés et aux institutions de se réorganiser pour respecter les limites du vivant.
Cette transformation ne pourra pas venir d’un simple changement de comportement individuel. Bien sûr, les gestes personnels comptent. Mais ils ne suffiront jamais à corriger une architecture mondiale conçue pour rendre profitable l’extraction et marginale la régénération. On ne résout pas un problème systémique par une addition de micro-vertus. Il faut modifier les règles du jeu.
NEMO IMS propose justement de déplacer ces règles. Il ne s’agit pas d’ajouter une taxe écologique de plus sur un système inchangé, ni de repeindre la croissance en vert, ni de promettre que l’innovation technologique résoudra mécaniquement tous les dilemmes. Il s’agit de reconnaître que la monnaie est un levier civilisationnel, et que l’orientation de la création monétaire détermine en profondeur ce qu’une société rend possible.
Une telle proposition peut sembler utopique. Mais l’utopie n’est pas toujours le contraire du réalisme. Dans certaines périodes de l’histoire, elle devient le nom donné aux solutions que le présent refuse encore de comprendre. Ce qui est irréaliste, aujourd’hui, ce n’est pas d’imaginer une autre architecture monétaire. C’est de croire que les mêmes mécanismes qui ont conduit aux crises écologiques, sociales et financières pourront miraculeusement les résoudre sans transformation profonde.
NEMO IMS n’appelle pas à abolir les États, les banques, les monnaies nationales ou l’économie de marché. Il appelle à les compléter, les réorienter et les encadrer par un pilier régénératif. Le marché peut continuer à produire des biens et des services utiles. Les banques peuvent continuer à financer des projets marchands. Les États peuvent continuer à organiser les politiques publiques. Mais aucun de ces acteurs ne doit plus être autorisé à fonctionner comme si les limites planétaires étaient extérieures à l’économie.
La question devient alors stratégique : par quels chemins NEMO IMS pourrait-il advenir ?
Il pourrait d’abord naître comme doctrine, c’est-à-dire comme un nouveau langage pour penser les impasses du système actuel. Avant qu’une institution existe, il faut que les idées deviennent dicibles. Il faut nommer la monnaie dégénérative, la régénération insolvable, la dette planétaire, la fonte monétaire, la finance Yin et Yang, la toile d’araignée monétaire, le NES, les NEMO Green DTS, la robustesse écosystémique. Une transformation commence souvent par un vocabulaire capable de rendre visible ce que l’ancien langage masquait.
Il pourrait ensuite devenir un programme de recherche. Économistes, juristes, écologues, spécialistes des banques centrales, comptables, climatologues, sociologues, ingénieurs, institutions publiques et citoyens devraient pouvoir discuter, critiquer, modéliser, corriger et améliorer cette architecture. NEMO IMS ne doit pas être un dogme fermé, mais une proposition ouverte, perfectible, mise à l’épreuve des objections sérieuses.
Il pourrait aussi avancer par expérimentations partielles. Des territoires, des coalitions d’États, des institutions internationales ou des banques publiques pourraient tester certains mécanismes : comptabilité des activités régénératives, indicateurs de robustesse, monnaies de contribution écologique, fonds de régénération sans dette classique, mécanismes de fonte ciblée, nouveaux cadres de réserves obligatoires, ou systèmes de compensation commerciale inspirés du NES.
Enfin, NEMO IMS pourrait devenir un horizon diplomatique. Les nations font face aux mêmes dilemmes : dette, climat, biodiversité, énergie, commerce, migrations, instabilité financière. Aucune ne peut résoudre seule ces problèmes. Une conférence internationale sur la refondation monétaire écologique pourrait ouvrir un chemin : non pas pour imposer un modèle unique, mais pour reconnaître que le système monétaire international actuel n’est plus adapté à l’âge des limites planétaires.
Repenser l’économie, c’est aussi refaire le monde culturellement. Il faudra sortir du culte de la performance pour retrouver celui de la pertinence. Il faudra aussi imaginer des formes de mérite détachées de la seule production, de la performance mesurable et de l’utilitarisme marchand : un mérite qui ne se réduise ni au salaire, ni au rendement, ni à la réussite financière, mais qui reconnaisse les contributions invisibles au soin, à la transmission, à la réparation et à la préservation.
Car au regard de la finance, toutes les sueurs qui coulent de nos fronts n’ont pas la même valeur. Certaines activités épuisent les corps pour nourrir des bilans ; d’autres préservent silencieusement les conditions de la vie sans jamais être pleinement reconnues.
Il faudra aussi sortir d’une liberté réduite à la pure capacité de consommer, pour la repenser comme capacité collective à habiter durablement le monde.
NEMO IMS ne prétend pas que la monnaie suffira à sauver la planète. Aucun système monétaire, à lui seul, ne remplacera le courage politique, la transformation des modes de vie, la coopération internationale, la science, le droit, la démocratie ou la responsabilité collective. Mais l’inverse est tout aussi vrai : aucune grande transformation écologique et sociale ne pourra réussir durablement si la monnaie continue d’orienter l’économie vers la dette, la rentabilité immédiate et l’extraction.
Changer la monnaie ne changera pas automatiquement le monde. Mais changer le monde sans changer la monnaie revient à vouloir bâtir une maison nouvelle sur des fondations anciennes, fissurées et inadaptées.
L’économie de l’équilibre propose donc un horizon : faire de la monnaie non plus le langage de la domination du vivant, mais l’un des instruments de sa régénération. Faire de la finance non plus une machine à exiger toujours plus du monde, mais une capacité collective à préserver ce qui nous permet d’exister. Faire de l’économie non plus l’art d’accumuler dans un monde fini, mais l’art d’habiter la Terre sans la détruire.
C’est peut-être cela, au fond, refaire le monde : ne plus demander comment adapter la planète à notre économie, mais comment adapter notre économie à la planète.