La Tragédie des Horizons

L'extractivisme récolte ce que la civilisation ne verra jamais pousser

« La tragédie des horizons, c'est que les cycles des affaires, des politiques et de la géologie ne coïncident pas avec ceux du climat. Les décisions d'aujourd'hui seront jugées par des générations qui n'ont pas encore voix au chapitre. »

— Mark Carney, gouverneur de la Banque d'Angleterre, Lloyd's de Londres, 2015

Il y a dans cette phrase une lucidité qui fait mal, précisément parce qu'elle est formulée par quelqu'un qui connaît le système de l'intérieur. Mark Carney ne parle pas d'une défaillance morale. Il décrit une défaillance architecturale : le temps de la finance et le temps du vivant sont incompatibles par construction.

Dix ans après ce discours, rien n'a bougé dans les fondations. Les profits pétroliers battent des records. Les sols continuent de s'éroder. Les forêts brûlent. Et les algorithmes de bilan continuent de sourire aux actionnaires de l'extractivisme.

Ce n'est pas un paradoxe. C'est un mécanisme.

L'extractivisme produit des profits privés à court terme. La régénération produit des bénéfices civilisationnels diffus à long terme. Ce déséquilibre n'est pas une fatalité — c'est le résultat d'une architecture monétaire que nous pouvons choisir de changer.

I. L'horloge du capital contre l'horloge du vivant

Le marché financier conventionnel fonctionne sur un horizon de 2 à 10 ans. C'est le temps d'un cycle d'investissement, d'un mandat de direction, d'une stratégie trimestrielle. Dans cet intervalle, une société pétrolière est une machine à rentabilité : le rendement moyen des capitaux employés dans le secteur oscille entre 6 % et 9 % sur la période 2010–2022 selon l'Agence Internationale de l'Énergie. En 2022, le secteur atteignait des sommets records : ExxonMobil engrangeait 55,7 milliards de dollars, Shell 40 milliards.

La nature, elle, fonctionne sur un autre registre temporel. Une forêt primaire met des siècles à atteindre sa maturité écologique. Un sol agricole dégradé par les monocultures nécessite entre 20 et 100 ans pour retrouver sa structure biologique. Un récif corallien, sous conditions optimales, se régénère en plusieurs décennies.

Ces deux horloges ne peuvent pas se lire sur le même cadran. Le résultat est mathématique : dans le système financier actuel, l'extractivisme est rationnel. Chaque tonne de pétrole extraite, chaque forêt rasée, chaque aquifère vidé génère un flux de valeur privée, immédiate, mesurable, inscrite dans le bilan comme un actif performant. La destruction du substrat vivant, elle, est externalisée — invisible dans les comptes, portée par la collectivité, différée vers les générations futures.

Ce n'est pas une anomalie. C'est le modèle.

II. La régénération : l'investissement que le système ne peut pas voir

En face, les activités régénératives — restauration de sols, reforestation, remise en état des zones humides, agriculture vivante — présentent un profil financier qui les condamne d'avance : rentabilité comptable nulle, 100 % de charges dans les bilans conventionnels.

Pourquoi ? Parce que les systèmes comptables actuels sont aveugles au vivant. Restaurer un sol est enregistré comme une dépense d'exploitation, non comme un investissement. La nature n'est pas inscrite à l'actif d'un bilan d'entreprise. Il n'existe pas de poste comptable pour « capital écosystémique reconstitué ». Ainsi, une entreprise qui régénère les conditions de sa propre existence — l'eau, le sol, l'air — est comptablement indiscernable d'une entreprise qui dilapide son patrimoine.

Et pourtant, ce que produit la régénération est réel et considérable : robustesse civilisationnelle. Résilience climatique. Sécurité alimentaire à long terme. Santé des bassins versants. Stabilité des écosystèmes dont dépend toute activité humaine. Ces bénéfices sont diffus. Ils sont collectifs. Ils se déploient sur des décennies. Ils ne se laissent pas convertir en dividendes trimestriels.

C'est précisément pourquoi la tragédie des horizons n'est pas seulement une question de vision à court terme. C'est une impossibilité structurelle tant que la monnaie reste ce qu'elle est : une dette contractée contre la croissance future, exigeant un rendement extractif pour être remboursée.

III. Le verrou monétaire : quand la dette finance la destruction

Il faut aller jusqu'à la racine du problème.

La monnaie contemporaine naît ex nihilo, créée par les banques commerciales au moment de l'octroi d'un crédit. Elle est adossée à une promesse de remboursement avec intérêts — ce qui impose, structurellement, une croissance continue de la masse monétaire, donc une croissance continue de l'activité économique.

Or, dans un système biophysique aux ressources finies, « croissance continue de l'activité » se traduit quasi mécaniquement par « extraction continue de la nature ».

La monnaie-dette ne peut financer la régénération — non par manque de volonté politique, mais parce que la régénération ne produit pas le flux monétaire nécessaire au remboursement. Elle produit de la vie, de la résilience, de la durabilité. Ces attributs n'ont pas de valeur nominale dans un système fondé sur la dette. On ne sort pas de la tragédie des horizons par des incitations fiscales ou des labels verts. On en sort en reconstruisant l'architecture même de la création monétaire.

IV. NEMO IMS : recoder l'horizon de la monnaie

C'est la proposition centrale du système NEMO IMS (Negentropic Money International Monetary System) : déconnecter la création monétaire de la dette, pour la reconnecter à la régénération mesurable du vivant.

Dans le système conventionnel, la monnaie naît d'une promesse de croissance future — et disparaît avec le remboursement de la dette. Elle est intrinsèquement entropique : elle pousse le système vers l'extraction pour se perpétuer.

Dans le cadre NEMO, la monnaie naît d'un acte de régénération présent et mesurable — restauration d'un écosystème, reconstitution d'un stock de carbone vivant, réhabilitation d'un sol dégradé. Elle est négentropique : elle récompense l'ordre biologique plutôt que son démantèlement.

Concrètement, cela implique trois ruptures fondamentales. Un ancrage vivant de la monnaie : la valeur monétaire n'est plus garantie par un stock d'or ou par une promesse de dette, mais par des indicateurs biophysiques vérifiables — biomasse, biodiversité, cycle de l'eau, séquestration carbone. Une inversion du signal de rentabilité : ce qui est aujourd'hui comptabilisé comme « charge » (régénérer un sol, restaurer une forêt) devient le fondement d'une émission monétaire légitime — la régénération n'est plus un coût, c'est la source de valeur. Une architecture temporelle compatible avec le vivant : en rendant la création monétaire dépendante de la reconstitution du capital naturel, NEMO aligne mécaniquement l'horizon de la finance sur l'horizon du vivant. Il n'y a plus de conflit d'horloge : le rendement du capital et la régénération des écosystèmes deviennent coextensifs.

Ce n'est pas une utopie comptable. C'est une réponse technique à une défaillance technique. La tragédie des horizons est née d'une architecture monétaire — elle ne se résoudra que par une autre architecture monétaire.

La robustesse est le seul rendement qui dure

Olivier Hamant, biologiste et directeur de recherche à l'INRAE, l'a formulé avec une clarté qui devrait s'imprimer dans tout cours d'économie : les systèmes vivants sont robustes avant d'être performants. La performance sans robustesse, c'est le feu de paille — intense, visible, bref.

L'extractivisme est un feu de paille civilisationnel. Il brille dans tous les bilans annuels. Il ne laisse que des cendres à l'horizon des générations.

La grande question que pose la tragédie des horizons n'est pas morale. Elle est pragmatique : de quel outil avons-nous besoin pour que la monnaie voie aussi loin que le vivant ?

NEMO IMS est une réponse à cette question. Pas la seule possible. Mais l'une des rares à s'attaquer au verrou à l'endroit exact où il se trouve — dans la nature même de la monnaie.

Tant que nous n'aurons pas réformé ce verrou, nous continuerons d'applaudir les profits records d'ExxonMobil pendant que la planète présente la facture à nos enfants. Ce n'est pas une métaphore. C'est un mécanisme.

Et les mécanismes, au moins, peuvent être remplacés.

Jean-Christophe Duval

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