Économie et thermodynamique : pourquoi est-il toujours plus rentable de détruire le monde que de le réparer ?

Haute entropie = haute marge. Faible entropie = marge comprimée. Régénératif = insolvabilité légale. Ce n'est pas un paradoxe moral — c'est une loi d'architecture monétaire. Et les choix d'architecture se changent.

Il existe une loi que personne ne conteste, que personne n'abole, et dont l'économie orthodoxe fait semblant de ne pas connaître : le second principe de la thermodynamique. Toute transformation d'énergie produit de l'entropie — une dégradation irréversible, une désorganisation de la matière. Une forêt brûlée ne se reconstitue pas en quelques trimestres. Un aquifère épuisé ne se rembourse pas en cinq ans. Un sol lessivé par quarante ans d'agriculture intensive ne retrouve pas sa vie microbienne parce qu'un fonds ESG a coché une case dans un rapport annuel de durabilité.

L'entropie est le coût réel de toute production. Et le génie — si l'on peut appeler ça ainsi — du capitalisme financier, c'est d'avoir réussi à ne jamais l'inscrire dans les comptes.

La physique que l'économie a oublié de lire

Nicolas Georgescu-Roegen, économiste d'une lucidité rare, avait posé le problème dès 1971 dans son ouvrage fondateur The Entropy Law and the Economic Process. Il y démontrait que toute activité économique puise dans un stock de ressources à basse entropie — minerais concentrés, pétrole fossile, sols fertiles, eau douce — pour produire des déchets à haute entropie. Ce flux est unidirectionnel et irréversible. Il ne se boucle pas. La croissance économique infinie dans un monde fini n'est pas une vision politique : c'est une impossibilité physique.

Georgescu-Roegen n'a jamais été réfuté. Il a simplement été ignoré par les manuels d'économie standard, trop occupés à modéliser des marchés en équilibre parfait dans un univers sans friction, sans dégradation, sans temps irréversible. La physique ne négocie pas avec les doctrines. Elle attend.

C'est dans ce cadre que Ronald Coase, dans un entretien de 1997, formulait avec une froideur clinique ce que l'économie mainstream enseigne sous des formes plus policées : les agents économiques ne polluent pas par vice — ils polluent parce que c'est le moyen le moins coûteux de produire quelque chose dans un système de prix qui ne facture jamais la dégradation. La pollution n'est pas un accident industriel. C'est la conséquence rationnelle d'un système comptable construit sur l'invisibilité de l'entropie.

La rentabilité de la dissipation : chiffres à l'appui

Si l'on cartographie les modèles d'affaires selon leur profil entropique, une corrélation s'impose avec une clarté brutale : plus un modèle accélère la dissipation du capital naturel, plus sa marge opérationnelle est élevée.

Dans le secteur de l'énergie, les majors pétrolières externalisent le coût climatique global de leurs hydrocarbures avec une efficacité redoutable. En 2025, TotalEnergies a généré un EBITDA ajusté de 40,5 milliards de dollars, avec un retour sur capitaux employés de 12,6 % — la meilleure performance de sa catégorie. ExxonMobil a dégagé un flux de trésorerie opérationnel de 52 milliards de dollars, maintenant sa production à des niveaux historiques grâce à l'exploitation intensive de gisements en Guyane et dans le bassin permien. La rentabilité de ces actifs repose sur une prémisse simple : le coût réel des émissions de carbone n'est jamais inscrit dans leur bilan.

Dans le textile, le modèle de l'ultra-fast fashion démontre la même logique. Shein projette un bénéfice net de 2 milliards de dollars pour 2025 — contre 1,1 milliard en 2024 — en externalisant intégralement les coûts liés à la pollution microplastique et chimique des cours d'eau. Le Groupe Dynamite affiche quant à lui une marge EBITDA ajustée de 36,6 % en 2025, avec une croissance de revenus à un taux annuel composé de 20 % sur quatre ans. Ces performances ne reflètent pas une productivité supérieure : elles reflètent une externalisation systématique du coût entropique sur la collectivité.

Une étude de l'Université de Surrey menée en 2026 sur plus de 2 800 entreprises cotées dans 61 pays le confirme : les firmes qui paraissent les plus efficaces sur le plan financier sont souvent celles qui présentent les inefficacités environnementales les plus graves dès lors que leur empreinte réelle est intégrée à l'analyse. La profitabilité conventionnelle masque le niveau réel de destruction de valeur globale.

La durabilité défensive : quand bien faire coûte cher

À l'autre bout du spectre, les entreprises qui tentent de limiter leur impact environnemental se heurtent à ce que l'on peut appeler le paradoxe de la marge vertueuse. Elles internalisent le coût entropique que leurs concurrents rejettent — et le paient cash, sans pouvoir le répercuter pleinement sur leurs prix, sous peine d'érosion immédiate de leurs parts de marché.

Le chiffre est connu mais reste édifiant : si 65 % des ménages déclarent préférer les marques écoresponsables, seuls 26 % concrétisent cette préférence lors de l'acte d'achat. L'intention ne paie pas les marges. Les consommateurs arbitrent massivement en faveur du prix, ce qui signifie que la vertu écologique reste un coût structurel non compensé pour l'entreprise qui la pratique.

L'agriculture illustre cette fracture avec une précision chirurgicale. L'agriculture conventionnelle maximise ses rendements grâce à un capital artificiel intensif — engrais de synthèse, pesticides — qui engendre des charges de protection élevées mais garantit des volumes stables. Le modèle biologique supprime ces intrants chimiques et réduit ses charges de protection à environ 50 €/ha contre 150 €/ha en conventionnel, mais subit des baisses de rendement structurelles de 35 % pour les grandes cultures et jusqu'à 50 % pour les vergers, tout en nécessitant une main-d'œuvre supérieure de 5 à 10 %. Résultat : la crise inflationniste de 2022-2024 a provoqué une baisse de 12 % des ventes biologiques en grande distribution, le déclassement de 35 % du lait biologique en prix conventionnel, et la perte nette de 110 000 hectares de surfaces biologiques en deux ans.

La méthode d'évaluation dominante aggrave encore cette distorsion. L'Analyse du Cycle de Vie exprime les impacts par kilogramme de produit fini, ce qui pénalise artificiellement les systèmes à faibles rendements. Par unité de surface, l'agriculture biologique émet moins de gaz à effet de serre et préserve 30 % de biodiversité supplémentaire. Mais rapporté au kilogramme d'aliment, elle apparaît moins efficace — ce qui oriente les décisions de la grande distribution et des politiques publiques contre les filières vertueuses.

Le régénératif : l'insolvabilité comme règle de droit

Si la durabilité défensive souffre d'une compression de marge, les modèles régénératifs — ceux qui ne se contentent pas de moins dégrader mais qui reconstituent activement le capital naturel — font face à quelque chose de plus radical : une insolvabilité structurellement imposée par le droit.

Les instruments de rémunération des services écosystémiques — Paiements pour Services Environnementaux, Mesures Agro-Environnementales et Climatiques — sont encadrés par les règles de l'OMC et de la Politique Agricole Commune de l'Union européenne. Ces règlements stipulent que l'indemnisation d'un exploitant au titre de pratiques vertueuses ne peut constituer une subvention déguisée. Conséquence : la rémunération est légalement plafonnée à la somme stricte des surcoûts d'exploitation réels et du manque à gagner consécutif à la baisse de production. Pas de marge. Pas de surprime. Pas de rémunération de la valeur créée pour la collectivité.

Un agriculteur qui décide de consacrer une fraction de ses terres à la recréation d'une zone humide, à la restauration de corridors écologiques, à la régénération de la biodiversité reçoit exactement zéro euro de bénéfice net. Il couvre ses coûts et ses pertes. Il produit une valeur collective — épuration des eaux, stockage de carbone, pollinisation, régulation hydrologique — qui bénéficie gratuitement à la collectivité. Et il ne peut en capter aucune fraction sous forme de revenu.

Pour un producteur de blé passant aux pratiques régénératives, l'adoption de couverts végétaux permanents et la suppression du travail du sol engendrent une chute de rentabilité pouvant dépasser 60 % au cours des deux premières années. Un retour sur investissement de 15 % à 25 % est théoriquement atteignable après dix ans — mais le financement de la transition demeure un goulot d'étranglement majeur en l'absence de tout mécanisme de mutualisation du risque.

Contrairement aux activités extractives qui convertissent le capital naturel dégradé en marge privée distribuable, les activités régénératives sont structurellement confinées au rôle de centres de charges neutres. Ce n'est pas une anomalie réglementaire corrigible à la marge. C'est la traduction comptable d'un paradigme : la valeur économique est attachée à la destruction, pas à la création.

La racine du problème : une monnaie construite sur l'entropie

Pourquoi ce système persiste-t-il malgré l'accumulation des preuves, des rapports, des crises ? Parce que l'asymétrie n'est pas un bug réparable par quelques ajustements réglementaires. C'est une propriété architecturale du système monétaire lui-même.

La monnaie contemporaine est créée par le crédit bancaire. Elle naît comme une dette — et une dette appelle un remboursement avec intérêt. Cela signifie que chaque unité monétaire en circulation exige, quelque part dans le système, la production d'une valeur supplémentaire pour honorer cet intérêt. Cette logique est intrinsèquement expansionniste. Elle pousse à la croissance permanente du flux de production — et donc, thermodynamiquement, à l'augmentation permanente du flux d'entropie.

Dans ce cadre, les activités qui produisent le plus rapidement de la valeur monétaire — c'est-à-dire celles qui dissipent le plus vite le capital naturel — satisfont le mieux aux exigences de la dette. Elles remboursent vite. Elles distribuent des dividendes. Elles attirent les capitaux. Les activités régénératives, elles, reconstituent du capital naturel à un rythme biologique — lent, non-linéaire, difficilement certifiable — et ne satisfont structurellement pas aux exigences de rentabilité du capital financier.

On ne réglera pas ce problème en ajoutant des labels verts, des taxes carbone insuffisantes ou des fonds ESG qui continuent de financer des actifs fossiles en sous-main. Ces instruments bidouillent les incitations à la marge. Ils ne changent pas le signal de prix fondamental : détruire est rentable, régénérer est insolvable, parce que la monnaie elle-même a été construite sur la dissipation.

NEMO IMS : inverser le signal thermodynamique de la monnaie

C'est précisément à cette racine architecturale que s'attaque le système NEMO IMS (NEgentropic MOney International Monetary System). L'idée centrale est simple à énoncer, radicale à opérationnaliser : ancrer la création monétaire dans la régénération des systèmes vivants, et non dans la dette-croissance.

Dans le cadre NEMO IMS, la monnaie n'est pas créée en contrepartie d'une dette à rembourser avec intérêt. Elle est émise en contrepartie de la restauration mesurable et certifiable du capital naturel — reconstitution de sol vivant, reforestation, restauration de zones humides, reconstitution de la biodiversité. Ces activités régénératives deviennent ainsi le collatéral thermodynamique du système monétaire : elles ancrent la valeur dans la néguentropie, dans la reconstitution d'ordre biologique complexe.

Ce renversement résout structurellement l'asymétrie décrite dans cet article. Si la monnaie est créée par la régénération, alors régénérer n'est plus un coût : c'est une source de liquidité. La marge nulle des PSE actuels n'est pas une fatalité économique. C'est le symptôme d'un système monétaire inadapté à la thermodynamique du vivant.

L'instrument clé est le Green DTS (Droit de Tirage Spécial vert) — une unité monétaire supranationale émise en contrepartie de la régénération certifiée des communs naturels. Il offre aux opérateurs régénératifs — agriculteurs, gestionnaires de forêts, restaurateurs d'écosystèmes — un signal de prix inversé : plus tu reconstitues, plus tu génères de liquidité. La thermodynamique et l'économie cessent enfin de se contredire.

Ce que la physique nous dit que l'économie refuse d'entendre

Les données sont là. La logique est implacable. Il existe une asymétrie structurelle et systémique entre la rentabilité des modèles qui détruisent et l'insolvabilité de ceux qui régénèrent. Cette asymétrie n'est pas une erreur de marché corrigible par quelques réformes fiscales. Elle est inscrite dans l'architecture du système monétaire et dans les conventions comptables qui permettent aux entreprises de ne jamais inscrire l'entropie qu'elles produisent.

Tant que la monnaie sera créée par la dette et que la dette exigera la croissance, le marché orientera les capitaux vers la dissipation accélérée. Pas parce que les acteurs économiques sont mauvais. Parce que le système de prix leur envoie ce signal, et qu'ils y répondent rationnellement.

Georgescu-Roegen l'avait écrit il y a cinquante ans. L'économie a continué d'ignorer la thermodynamique. La biosphère, elle, ne l'ignore pas. Elle rend ses comptes à sa propre temporalité — et sa facture, contrairement aux PSE, n'est pas plafonnée.

Refonder l'économie, ce n'est pas la verdir à la marge. C'est lui apprendre à compter l'entropie. C'est construire un système monétaire dont la logique interne récompense la néguentropie au lieu de la punir. C'est faire de la régénération ce que l'extraction est aujourd'hui : la chose la plus rentable qu'on puisse faire.

Jean-Christophe Duval

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