On me pose de plus en plus souvent la question, sous une forme ou sous une autre : est-ce qu'on n'a pas déjà perdu ? Les émissions montent toujours, les COP se succèdent, et les institutions internationales parlent maintenant autant d'adaptation que de réduction des émissions. Quand l'ONU publie chaque année un rapport entier pour chiffrer ce que coûtera l'adaptation, c'est bien que la partie est jouée, non ?
Pas tout à fait, si l'on en croit les derniers rapports du Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE), celui sur les émissions et celui sur l'adaptation, tous deux publiés fin 2025. Ce qu'ils disent est moins fataliste qu'un « tout est foutu », et aussi plus utile.
1. Où nous en sommes
Le rapport du PNUE sur les émissions s'intitule cette année Off Target, « à côté de la cible ». Le titre résume parfaitement le contenu.
En 2024, les émissions mondiales de gaz à effet de serre ont atteint 57,7 milliards de tonnes d'équivalent CO₂. C'est un record, en hausse de 2,3 % sur un an, soit quatre fois le rythme moyen des années 2010. Le réchauffement d'origine humaine avance d'environ 0,27 °C par décennie.
2024 a aussi été l'année la plus chaude jamais mesurée : 1,55 °C au-dessus de l'ère préindustrielle, selon l'Organisation météorologique mondiale citée par le PNUE. L'objectif de Paris n'est pas dépassé pour autant, puisqu'il porte sur une moyenne de plusieurs décennies et non sur une année. Mais au rythme actuel, on franchira 1,5 °C dans les dix prochaines années. Et le PNUE le dit sans détour : même des baisses très fortes pourraient retarder ce moment, plus l'empêcher.
Il reste ce qu'on appelle un budget carbone, la quantité de CO₂ qu'on peut encore émettre en gardant une chance de rester sous 1,5 °C sans le dépasser : 130 milliards de tonnes pour une chance sur deux, 80 milliards pour deux chances sur trois. Nous émettons environ 40 milliards de tonnes de CO₂ par an. Le compte est vite fait : ce budget sera épuisé avant 2030.
Côté trajectoires, voici ce que projette le PNUE pour la fin du siècle, avec deux chances sur trois :
- avec les politiques actuelles, un réchauffement de 2,8 °C (entre 2,1 et 3,9 °C) ;
- si les pays tiennent leurs engagements nationaux, 2,3 à 2,5 °C ;
- si, en plus, toutes les promesses de neutralité carbone sont tenues, 1,9 °C.
Où nous mènent les efforts engagés
Réchauffement au cours du siècle, en °C au-dessus de l’ère préindustrielle, avec deux chances sur trois de ne pas le dépasser. Le point donne l’estimation centrale, le trait la fourchette.
Voir les données
| Scénario | Estimation centrale | Fourchette |
|---|---|---|
| Politiques actuelles (si rien de plus n’est fait) | 2,8 °C | 2,1 – 3,9 °C |
| Engagements nationaux (CDN inconditionnelles tenues) | 2,5 °C | 1,9 – 3,3 °C |
| Engagements nationaux (y compris conditionnels) | 2,3 °C | 1,9 – 3,3 °C |
| Toutes les promesses (CDN + neutralité carbone) | 1,9 °C | 1,8 – 2,3 °C |
2. Alors, perdu ou pas ?
Si « sauver le climat » veut dire ne jamais dépasser 1,5 °C, une réponse plutôt honnête serait oui, c'est très probablement perdu. Mais c'est une drôle de manière de poser le problème, et les mêmes rapports donnent plusieurs raisons de ne pas s'arrêter là.
D'abord, ce qu'on fait change réellement les résultats. En 2015, quand l'Accord de Paris a été signé, les politiques en place menaient vers un peu moins de 4 °C. Aujourd'hui, vers un peu moins de 3 °C. Le PNUE prévient que les méthodes de calcul ont changé entre-temps et que la comparaison n'est pas parfaite, mais la baisse est réelle. Le solaire et l'éolien se développent plus vite que prévu et coûtent de moins en moins cher. On est loin du compte, mais le mouvement existe.
Ensuite, l'Accord de Paris n'a jamais dit seulement « 1,5 °C ». Son texte parle de contenir le réchauffement « nettement en dessous de 2 °C » et de poursuivre les efforts pour le limiter à 1,5 °C. Il ne fixe pas de date limite. Le PNUE rappelle d'ailleurs qu'en 2025, la Cour internationale de justice a qualifié 1,5 °C d'objectif « premier » de l'accord. Selon le PNUE, revenir à 1,5 °C d'ici 2100 après un dépassement temporaire est encore « techniquement possible ». Il faudrait pour cela ramener les émissions de 2035 à environ 32 milliards de tonnes, contre 54 si rien ne change, puis retirer beaucoup de CO₂ de l'atmosphère.
Et c'est là que ça se complique. Pour faire baisser la température de 0,1 °C, il faudrait retirer et stocker durablement quelque 220 milliards de tonnes de CO₂, soit environ cinq ans d'émissions actuelles. Pour chaque dixième de degré ! Le PNUE juge ces techniques « incertaines, risquées et coûteuses ». Elles consomment de l'énergie et de l'eau, entrent en concurrence avec les terres agricoles, menacent parfois les droits des populations locales, et le carbone stocké dans les forêts peut repartir en fumée au premier incendie. Le rapport ajoute qu'il est très peu probable que tous les dégâts s'effacent si la température redescend. Miser là-dessus pour rattraper plus tard le retard d'aujourd'hui, c'est reporter la facture sur une technique dont on ignore si elle marchera.
Reste le point le plus important, que le PNUE écrit noir sur blanc : chaque fraction de degré compte. Chaque dixième de degré en plus aggrave les dommages et les problèmes de santé qu'on observe déjà, et ce sont les plus pauvres qui les subissent en premier. Chaque dixième augmente aussi le risque de déclencher des basculements irréversibles, comme l'effondrement de la calotte glaciaire de l'Antarctique de l'Ouest. Entre 1,5 et 2 °C, le dégel du pergélisol risque de relâcher du méthane et du CO₂, ce qui accélérerait encore le réchauffement.
Le climat n'est donc pas une case « sauvé » ou « perdu ». C'est une échelle. Un monde à 1,9 °C et un monde à 2,8 °C n'ont rien à voir, et c'est cette décennie qui décide lequel nous aurons.
3. Et l'adaptation, dans tout ça ?
S'adapter, c'est se protéger contre la part du réchauffement qu'on ne peut plus éviter : digues, systèmes d'alerte aux crues, cultures qui supportent la sécheresse, villes moins étouffantes l'été, zones humides restaurées. Il n'y a là aucune capitulation. Une partie du réchauffement est déjà là, et des millions de gens en subissent déjà les effets.
Mais l'adaptation n'est pas un plan B qui permettrait de laisser filer les émissions. Le rapport du PNUE sur l'adaptation est clair sur ce point.
Son coût grimpe avec la température. Pour les seuls pays en développement, le PNUE estime les besoins à 310 à 365 milliards de dollars par an d'ici 2035 (en dollars de 2023). Le rapport sur les émissions précise que chaque année de retard alourdit les pertes et les coûts d'adaptation.
Ce qu’il faudrait, et ce qui arrive
Adaptation des pays en développement, en milliards de dollars par an (dollars constants de 2023). Besoins estimés pour 2035, flux observés en 2023.
Voir les données
| Poste | Montant |
|---|---|
| Besoins exprimés par les pays (plans nationaux, extrapolés) | 365 Md$ / an |
| Coûts modélisés (estimation théorique) | 310 Md$ / an |
| Financement public international versé (pays développés, en 2023) | 26 Md$ / an |
Elle a aussi des limites. Même bien adaptés, des territoires continueront de subir des dommages, et le PNUE prévoit que ces dommages « résiduels » augmenteront avec le réchauffement. On peut rehausser une digue. On ne peut pas rehausser un pays entier, ni rendre vivable une région où la chaleur dépasse ce que le corps humain supporte.
Enfin, pour limiter le manque de financement de l'adaptation, le premier levier que propose le PNUE est… de réduire les émissions, à commencer par la suppression des subventions aux énergies fossiles.
Opposer les deux n'a donc pas de sens. Il faut réduire les émissions pour que l'adaptation reste possible, et s'adapter parce que le réchauffement déjà engagé frappe maintenant.
4. Ce qui bloque
Si les technologies existent et coûtent de moins en moins cher, pourquoi les émissions continuent-elles de monter ? Le PNUE cite des obstacles politiques, institutionnels et de gouvernance. Il réclame aussi un soutien sans précédent aux pays en développement et une refonte de l'architecture financière internationale. Venant d'une agence de l'ONU, ce n'est pas rien.
Le financement de l'adaptation montre bien là où ça coince. Une centrale solaire vend de l'électricité et peut, en principe, rembourser un prêt. Une digue ne vend rien. Pourtant, en 2022-2023, 58 % du financement public international de l'adaptation prenait la forme de dettes, selon le PNUE. On demande donc aux pays les plus exposés de s'endetter pour se protéger d'une crise qu'ils ont très peu provoquée. Le PNUE parle d'un « piège » : les catastrophes alourdissent la dette, et la dette empêche d'investir dans la protection.
À Bakou, en 2024, les États se sont fixé un objectif d'au moins 300 milliards de dollars par an d'ici 2035 pour le climat des pays en développement, atténuation et adaptation mélangées. Ils ont reconnu le besoin de dons et de financements très favorables pour l'adaptation, et appelé à des instruments « qui n'induisent pas de dette ». Mais ils n'ont pas dit comment trouver ces sommes (NEMO IMS spoiler).
Ces gens ont toujours l'air de nous dire : si ce n'est pas rentable de sauver le monde, ce n'est pas utile de le sauver.
On retrouve ici une idée que je défends depuis longtemps sur ce site. Une partie de ce qui est vital ne peut pas être financée par un crédit remboursé grâce aux recettes de l'activité financée, tout simplement parce que ces recettes n'existent pas. C'est ce que j'appelle l'essentiel insolvable, notion que votre serviteur affectionne tant. Protéger une plaine inondable, restaurer un bassin versant ou préserver une forêt qui stocke du carbone en font partie.
5. NEMO IMS : une piste éventuelle, pas une solution miracle
NEMO IMS, la proposition monétaire que je développe depuis quelques années, part de ce constat. Pour les activités « essentielles mais insolvables », elle prévoit une émission à contrepartie collective. Concrètement, de la monnaie est créée pour financer une activité reconnue comme telle, sans que le bénéficiaire doive quoi que ce soit en retour. Cette monnaie est ensuite retirée peu à peu de la circulation par des prélèvements collectifs, ce que j'appelle le reflux, et non par un remboursement individuel. Le pays qui construit une digue ou protège une forêt n'aurait rien à rembourser. Précision importante : cette monnaie n'est pas « sans dette » au sens comptable. Comme toute monnaie, elle figure au passif de l'institution qui l'émet. Ce qui disparaît, c'est la dette du bénéficiaire.
Il faut aussi être clair sur ce qu'elle ne fera pas. Créer de la monnaie donne du pouvoir d'achat, pas des ingénieurs, pas de l'énergie, pas du ciment. Cela ne réduit aucune émission : il faudra toujours fermer les centrales à charbon, arrêter de déboiser, changer nos transports. Si l'on émet plus que les ressources réellement disponibles, on nourrit l'inflation ou on prive d'autres besoins de ces ressources. Et pour le pays bénéficiaire, un vrai don fait exactement le même effet : rien à rembourser.
Pour savoir si NEMO apporte réellement quelque chose, j'ai donc fixé une règle. La proposition ne vaut que si elle fait mieux, concrètement, que la meilleure combinaison d'outils existants qu'on peut réellement mettre en place (dons, prêts très favorables, conversions de dette, fiscalité, réglementation), et sans être plus lente, plus coûteuse, plus risquée ou moins bien gouvernée. Cette comparaison reste à faire et, soyons honnêtes, elle pourrait même tourner en défaveur de NEMO IMS.
Pour conclure
Non, tout n'est pas foutu. Mais il faut regarder les choses en face : rester sous 1,5 °C sans jamais le dépasser, c'est très probablement derrière nous, et chaque année perdue rend la suite plus difficile et plus chère. Nos élites et décideurs sont des adeptes de la politique de l'autruche. Ils parient sur le fait que la catastrophe n'arrivera pas ; s'ils gagnent, les profits resteront privés… s'ils perdent, ce sont les gens d'en bas qui paieront.
Ce qui reste en jeu est énorme. Nous allons vers 2,8 °C, et les engagements déjà pris, s'ils étaient tenus, nous ramèneraient vers 1,9 °C. Cette différence se compte en vies humaines, en terres habitables et en écosystèmes. Elle se décide sur les émissions de cette décennie, pas sur des machines à aspirer le CO₂ dont on ne sait pas si elles fonctionneront un jour à cette échelle.
Quant à l'adaptation, elle ne remplace rien. C'est la protection qu'on doit dès maintenant aux populations exposées, et elle ne restera possible que si l'on réduit les émissions. D'après le PNUE lui-même, ce ne sont pas les technologies qui manquent. Ce sont les institutions, et un système financier qui arrête de faire payer aux plus exposés le prix de leur propre protection.
Sources
- Programme des Nations unies pour l'environnement (2025). Emissions Gap Report 2025: Off Target, avant-propos (p. xi), résumé analytique (p. xii-xxi), section 4.5 et encadrés 4.2 à 4.4 (p. 39-42). https://www.unep.org/resources/emissions-gap-report-2025
- Programme des Nations unies pour l'environnement (2025). Rapport 2025 sur l'écart en matière d'adaptation — Tourner à vide, résumé analytique (version française), p. iv-x. https://wedocs.unep.org/20.500.11822/48798
- CCNUCC, décision sur le nouvel objectif collectif quantifié pour le financement climatique, CMA.6, Bakou, novembre 2024 (version préliminaire non éditée), § 8, 14 et 23. https://unfccc.int/sites/default/files/resource/CMA_11%28a%29_NCQG.pdf
- Accord de Paris, article 2.1.a, 12 décembre 2015.
Jean-Christophe Duval
