Il existe une étrange catégorie de richesses que notre économie est incapable de financer. Non parce qu'elles seraient inutiles. Bien au contraire elles sont indispensables ! Mais notre manière d'envisager l'économie ne sait pas les intégrer. C'est ce que j'appelle l'essentiel insolvable.
Première partie — Qu'est-ce que la solvabilité, exactement ?
Nous employons le mot « solvable » comme s'il allait de soi. Il ne va pas de soi. Il désigne un dispositif très précis, et c'est dans cette précision que se loge le verrou.
Une activité est solvable, au sens où l'entend notre architecture monétaire, lorsqu'elle remplit une condition unique mais exigeante : elle doit pouvoir générer, dans le futur, un flux monétaire suffisant pour rembourser un capital prêté, augmenté de ses intérêts, dans un délai compatible avec ce prêt, et au bénéfice de celui qui rembourse.
Cette phrase paraît technique. Elle est en réalité le cœur du problème.
Car elle contient, dissimulées, quatre conditions distinctes. Quatre serrures qu'une activité doit ouvrir simultanément pour avoir le droit d'exister monétairement. Examinons-les une à une.
Première serrure : la monétisabilité
Pour rembourser un crédit, il faut un flux de monnaie. Pas de la valeur en général : de la monnaie, mesurable, encaissable, datée.
Cela suppose que la valeur produite par l'activité se traduise quelque part en un prix. Un bien vendu, un service facturé, une recette.
Or une immense partie de ce qui nous est indispensable ne produit aucun prix.
Quel est le prix d'un climat stable ? Quel est le chiffre d'affaires d'une espèce qui ne disparaît pas ? Combien encaisse une nappe phréatique qui reste potable ?
Ces valeurs sont réelles. Elles sont même décisives. Mais elles ne passent par aucune transaction. Elles ne génèrent aucun flux. Elles existent en dehors du circuit monétaire.
La première serrure élimine donc, d'emblée, tout ce qui produit de la valeur sans produire de prix.
Dramatiquement, dans notre façon de faire l'économie, tout ce qui ne se compte pas ne compte pas.
Deuxième serrure : l'appropriabilité
Supposons qu'une activité produise tout de même un bénéfice mesurable. Encore faut-il que ce bénéfice puisse être capté par celui qui finance, et par lui seul.
C'est la logique de l'exclusion. Je ne prête que si je peux m'assurer que le rendement me reviendra.
Mais les bénéfices de l'essentiel sont presque toujours diffus. Collectifs. Partagés.
Une forêt restaurée rend des services à un bassin versant entier, à des générations qui ne sont pas encore nées, à des espèces qui ne paieront jamais. Une pandémie évitée profite à tout le monde — c'est-à-dire à personne en particulier. Une recherche fondamentale irrigue des champs entiers de connaissance, sans que son financeur puisse en confisquer le fruit.
Plus un bénéfice est largement partagé, moins il est appropriable. Moins il est appropriable, moins il peut adosser un remboursement.
Le paradoxe des activités régénératives, c'est que ce sont des domaines dont nous avons tous besoin de manière collective, mais que personne en particulier n'est disposé à payer pour ça !
La deuxième serrure élimine donc tout ce dont la valeur est commune.
Troisième serrure : la compatibilité temporelle
Un crédit a un horizon. Quelques années, parfois quelques décennies pour les plus longs. Le remboursement doit survenir à l'intérieur de cet horizon.
Or les processus qui produisent l'essentiel se déploient sur des échelles de temps qui n'ont aucun rapport avec celles du crédit.
Un sol vivant ne se reconstitue pas en cinq ans. Une forêt mature met des décennies à le devenir. La stabilité d'un climat se joue sur des siècles. La résilience d'une institution se construit sur des générations.
La régénération est lente par nature. Elle entretient, elle reconstitue, elle accumule patiemment. Le crédit, lui, est pressé. Il exige un retour avant son échéance.
Entre ces deux temporalités, il n'y a pas de désaccord ponctuel. Il y a une incompatibilité de structure.
La troisième serrure élimine tout ce qui mûrit trop lentement.
Quatrième serrure : l'actualisation
C'est la plus discrète, et peut-être la plus implacable.
Même lorsqu'un bénéfice futur est monétisable, appropriable et compatible avec l'horizon du crédit, la finance ne le compte pas pour sa valeur réelle. Elle le ramène à sa valeur présente au moyen d'un taux d'actualisation.
Or l'actualisation écrase l'avenir.
Un bénéfice attendu dans cinquante ans, ramené à aujourd'hui avec un taux courant, ne pèse presque plus rien. Mathématiquement, le futur lointain tend vers zéro.
C'est ce que j'ai décrit ailleurs comme la tragédie des horizons : notre instrument de calcul rend littéralement invisibles les conséquences les plus lointaines de nos actes. Plus une activité protège un horizon éloigné, plus l'actualisation la déprécie. Une catastrophe évitée dans un siècle n'a, dans les comptes d'aujourd'hui, presque aucune valeur.
La quatrième serrure élimine donc tout ce qui protège le long terme.
Le maillage du filtre
Regardons maintenant les quatre serrures ensemble.
Monétisabilité. Appropriabilité. Compatibilité temporelle. Actualisation positive.
Une activité ne devient solvable que si elle ouvre les quatre simultanément.
Et c'est ici que tout se joue : l'essentiel échoue presque toujours sur plusieurs serrures à la fois.
Une forêt préservée ne produit pas de prix, rend des services diffus, mûrit sur des décennies, et concentre sa valeur dans un futur que l'actualisation annule. Elle échoue sur les quatre.
Ce n'est pas un cas particulier. C'est la règle. Tout ce qui relève de la maintenance du vivant, de la préservation des communs, du soin de long terme, échoue sur ce maillage.
L'insolvabilité de l'essentiel n'est donc pas un oubli. C'est la conséquence logique et nécessaire de la définition même de la solvabilité.
Le système ne se trompe pas. Il fait exactement ce pour quoi il est conçu.
À ce stade, une question demeure. Pourquoi les quatre serrures semblent-elles sélectionner presque toujours les activités extractives plutôt que les activités régénératives ? Est-ce un simple hasard historique ? Ou existe-t-il une raison plus profonde, inscrite dans les lois physiques elles-mêmes ?
Deuxième partie — La signature thermodynamique
On pourrait s'arrêter là. On aurait déjà une explication mécanique solide. Mais cette question, justement, reste ouverte — et c'est la plus intéressante.
Ce n'est pas une coïncidence. C'est une signature. Une signature thermodynamique.
La monnaie suit le flux, le flux suit l'entropie
Reprenons la première serrure : pour être solvable, il faut produire un flux monétaire. Et un flux monétaire naît, presque toujours, d'une transformation. On vend ce qu'on a transformé.
Mais transformer, au sens physique, c'est dégrader. C'est convertir un stock ordonné, concentré, à basse entropie, en produits dissipés et en déchets, à haute entropie.
Un gisement, une forêt, une nappe, une réserve d'énergie fossile : ce sont des stocks de basse entropie. De l'ordre accumulé. Les exploiter, c'est les liquider. Et liquider un stock produit, dans le même mouvement, des marchandises à vendre — donc un flux de monnaie.
L'extraction est solvable parce qu'elle liquide. Elle convertit un capital naturel patiemment constitué en revenu immédiat.
C'est l'intuition fondatrice de Frederick Soddy, prolongée par Nicholas Georgescu-Roegen puis par Herman Daly : l'économie n'est pas un circuit fermé qui tournerait sur lui-même. C'est un processus thermodynamique. Elle prélève de la basse entropie dans la biosphère et rejette de la haute entropie. La richesse-flux que nous mesurons est, pour une large part, le produit de cette dégradation.
La régénération ne liquide rien — donc ne rapporte rien
Maintenant, retournons le raisonnement.
Que fait une activité de régénération ?
Elle ne liquide aucun stock. Au contraire : elle l'entretient, le reconstitue, le maintient en ordre. Un sol qu'on régénère reste un sol. Une forêt qu'on préserve reste une forêt. Une institution qu'on entretient continue simplement de fonctionner.
Or maintenir un stock à basse entropie ne produit aucun flux liquidable. Rien ne sort qu'on puisse vendre. La valeur créée prend la forme d'un maintien — d'une dégradation qui n'a pas eu lieu, d'un effondrement qui n'est pas survenu.
Et un effondrement évité n'a pas de prix. Il n'apparaît dans aucun compte.
Les économistes appellent communs les ressources indispensables dont dépend l'ensemble de la société, mais dont aucun acteur privé ne peut raisonnablement assurer seul la préservation. Le climat, les océans, les nappes phréatiques, les forêts, la biodiversité, mais aussi certains communs humains comme la recherche fondamentale, la santé publique ou les connaissances scientifiques.
Les communs ? C'est ce que tout le monde bousille parce que ça rapporte et que personne ne répare parce que ça coûte !
Voilà la signature. L'essentiel insolvable n'est pas une catégorie morale. C'est l'ombre monétaire du second principe de la thermodynamique.
Les activités qui produisent un flux monétaire sont, très majoritairement, celles qui produisent de l'entropie — qui dissipent un ordre préexistant. Les activités qui n'en produisent pas sont celles qui entretiennent la basse entropie — le vivant, les sols, les écosystèmes intacts, les institutions, le savoir accumulé.
Notre architecture monétaire, en ne créant de la monnaie que pour ce qui génère un flux remboursable, finance structurellement la production d'entropie et affame l'entretien de la néguentropie.
Ce n'est pas un biais idéologique du marché. C'est un couplage physique entre la création de monnaie et le débit de matière et d'énergie qui traverse l'économie.
La première malédiction
C'est exactement ce que je désigne, dans NEMO IMS, comme la première des trois malédictions monétaires : l'extraction mécanique.
Notre monnaie est mécaniquement liée à la liquidation du capital naturel. Non parce que des acteurs seraient malveillants, mais parce que la condition de solvabilité sélectionne le flux, et que le flux suit la dégradation.
Tant que la monnaie naîtra du remboursement, elle naîtra préférentiellement de ce qui se vend. Et ce qui se vend est, le plus souvent, ce qui a été prélevé.
L'essentiel insolvable est le revers exact de cette malédiction. Ce que la monnaie ne peut pas financer, c'est précisément ce qui ne se dégrade pas assez vite pour produire un flux.
Nous pouvons désormais l'énoncer.
Troisième partie — Pourquoi les fausses solutions échouent
Une fois le mécanisme exposé, on comprend pourquoi les remèdes habituels déçoivent. Tous commettent la même erreur. Tous acceptent le filtre de la solvabilité et tentent d'y faire passer l'essentiel de force.
Mettre un prix sur la nature
C'est la tentation la plus répandue : si l'essentiel échoue sur la première serrure faute de prix, donnons-lui un prix. Évaluons les services écosystémiques. Faisons payer ce que la nature rend gratuitement.
L'intention se comprend. Le résultat se retourne.
Car attribuer un prix à un écosystème, c'est le rendre échangeable. Et le rendre échangeable, c'est ouvrir la possibilité de le liquider à celui qui en tirera le meilleur flux. On n'a pas sauvé l'essentiel du marché : on l'y a fait entrer. On l'a rendu solvable en le rendant extractible.
La monétisation de la nature ne dissout pas le verrou. Elle l'étend.
Les marchés du carbone et les paiements pour services
Mêmes limites, sous une autre forme. Ces dispositifs créent des flux artificiels pour rémunérer ce qui n'en produisait pas. Mais ces flux restent suspendus à une volonté politique fragile, dépendent d'une mesure contestable, et demeurent infiniment plus faibles que les flux générés par l'extraction qu'ils sont censés compenser.
On crée un filet de rémunération à la marge, tandis que la machine principale continue de tourner à plein régime dans l'autre sens.
La finance verte et les critères ESG
La finance dite verte ne touche jamais l'essentiel insolvable. Par construction.
Elle réoriente le solvable vers ce qui est un peu moins nuisible. Elle préfère un investissement rentable et vertueux à un investissement rentable et destructeur. C'est mieux que rien. Mais elle reste soumise à l'exigence de rendement financier. Elle se déplace à l'intérieur du domaine du solvable. Elle ne franchit jamais sa frontière.
Or l'essentiel se trouve, par définition, de l'autre côté de cette frontière.
L'impôt
L'impôt semble échapper à la logique du remboursement. Il ne l'est pas.
Car l'impôt ponctionne une activité économique préalable. Il prélève sur des flux qui existent déjà. Et ces flux, on l'a vu, proviennent majoritairement de l'extraction.
Autrement dit, l'assiette fiscale est elle-même le produit de l'économie extractive. Financer la régénération par l'impôt revient à la rendre dépendante de la destruction qu'elle est censée réparer. On finance le soin avec le produit de la blessure.
La régénération reste alors structurellement en aval. Toujours seconde. Toujours conditionnée à la prospérité de ce qu'elle devrait remplacer.
La dette publique
Reste l'endettement public. Mais une dette demeure une dette. Elle réintroduit, à l'échelle de l'État, l'exigence même qui rendait l'essentiel insolvable : un remboursement futur, adossé à des flux futurs, soumis aux marchés et à leur jugement.
On a simplement déplacé la serrure d'un cran. On ne l'a pas ouverte.
L'erreur commune
Toutes ces solutions partagent un présupposé qu'elles n'interrogent jamais : que l'essentiel doit devenir solvable pour être financé.
Elles acceptent le filtre. Elles tentent d'y faire passer ce qui, par nature, ne passe pas.
Mais si l'insolvabilité de l'essentiel découle de la définition même de la solvabilité, alors aucun effort pour rendre l'essentiel solvable ne peut réussir sans le dénaturer.
Le verrou n'est pas dans les activités. Il est dans le filtre.
La seule issue cohérente n'est donc pas de faire franchir le filtre à l'essentiel. C'est de créer un canal de création monétaire qui ne passe pas par ce filtre du tout.
Jusqu'ici, nous n'avons fait qu'analyser le problème.
Nous savons désormais pourquoi l'essentiel demeure insolvable.
Reste une question décisive.
Comment financer ce qui ne pourra jamais devenir solvable sans être dénaturé ?
Quatrième partie — NEMO IMS : découpler la création monétaire de la solvabilité
C'est exactement le geste que propose NEMO IMS. Non pas rendre l'essentiel solvable. Mais cesser d'exiger qu'il le soit.
Le geste central : une monnaie sans dette
Si l'insolvabilité naît de l'exigence de remboursement, alors il faut une monnaie qui ne porte pas cette exigence.
Une monnaie émise sans dette. Une monnaie qui n'a pas à revenir, augmentée d'intérêts, dans un horizon contraint, au bénéfice exclusif d'un prêteur.
Dès lors qu'une émission monétaire n'appelle aucun remboursement, les quatre serrures tombent ensemble. L'activité financée n'a plus besoin de produire un prix, ni de capter ses bénéfices, ni de tenir un calendrier, ni de survivre à l'actualisation. Elle n'a plus à être solvable, parce qu'on ne lui demande plus de rembourser quoi que ce soit.
Le verrou n'est pas forcé. Il est contourné.
Ancrer la monnaie dans la régénération, non dans la dette
Mais une monnaie sans dette pose immédiatement une question : sans la discipline du remboursement, qu'est-ce qui justifie son émission ? Qu'est-ce qui l'empêche de devenir une simple planche à billets, déconnectée du réel ?
La réponse de NEMO IMS est de déplacer l'ancrage.
Dans le système actuel, la monnaie est ancrée dans la dette : elle naît d'un crédit, gagée sur la promesse d'un flux futur. NEMO IMS l'ancre ailleurs : dans l'activité régénératrice elle-même, mesurée pour ce qu'elle entretient ou reconstitue.
Ce qui justifie l'émission n'est plus la capacité à rembourser, mais la contribution à la robustesse du système — sa capacité à maintenir les conditions mêmes qui rendent l'économie possible.
L'inversion est radicale. Sous l'ancienne logique, la régénération était une charge, financée à grand-peine sur le produit de la destruction. Sous NEMO IMS, la régénération devient ce qui fonde la création monétaire. Elle n'est plus le poste de dépense que l'on rogne. Elle devient l'ancre.
Un exemple. Une équipe restaure 500 hectares de mangrove. Aujourd'hui cette activité est une charge. Avec NEMO IMS, elle devient le support même de l'émission monétaire. La monnaie n'est plus créée parce qu'une dette est contractée, mais parce qu'un commun est effectivement régénéré.
Empêcher la dérive : les fontes monétaires
Une monnaie sans dette qu'on émettrait sans contrepartie de destruction finirait par s'accumuler en excès permanent. Il faut donc un mécanisme de régulation qui ne soit pas le remboursement.
C'est le rôle des fontes monétaires — une forme de démurrage, héritière des intuitions de Silvio Gesell, mais portée au niveau de la transaction.
La monnaie destinée aux communs n'est pas conçue pour s'accumuler indéfiniment. Elle fond. Elle se détruit progressivement dans la circulation, au fil de son usage. La destruction monétaire, que l'ancien système opérait par le remboursement, est ici intégrée directement au fonctionnement de la monnaie elle-même.
Le crédit détruisait la monnaie en exigeant son retour. La fonte la détruit en la faisant circuler. Dans les deux cas la masse est régulée — mais le second mécanisme ne réclame, lui, aucune solvabilité préalable.
Deux régimes : le double circuit Yin/Yang de la Finance
Tout cela ne signifie pas l'abolition du marché ni du crédit classique. Il existe un domaine, vaste, où la logique de la solvabilité reste pertinente : celui des activités marchandes qui produisent réellement des flux, et que le crédit sait financer correctement.
NEMO IMS ne supprime donc pas ce domaine. Il le délimite.
C'est le principe du double circuit Yin/Yang de la Finance : deux régimes distincts de création monétaire, obéissant chacun à une logique propre.
Une finance de marché (Yang) est dégénérative et génère des profits financiers, particuliers à court terme. Une finance des communs (Yin) est régénérative et génère des bénéfices collectifs diffus à long terme.
D'un côté, donc, le circuit Yang : adossé aux activités solvables, proche dans son fonctionnement de ce que nous connaissons. De l'autre, le circuit Yin : sans dette, soumis aux fontes, ancré dans la régénération, et dédié précisément à tout ce que le premier circuit ne peut pas financer.
Les deux circuits ne se concurrencent pas. Ils se complètent. L'un fait ce qu'il sait faire — financer le solvable. L'autre prend en charge ce que le premier abandonne — l'essentiel insolvable. Ce qui était jusqu'ici un angle mort devient le domaine propre d'un circuit conçu pour lui.
Vouloir financer les bénéfices collectifs diffus de long terme avec un instrument conçu pour maximiser des profits privés de court terme revient à utiliser un marteau pour serrer une vis.
Ce n'est pas le marteau qui est mauvais. C'est l'outil qui est inadapté à la tâche.
L'échelle internationale
Ce dédoublement ne tient que s'il est protégé à l'échelle internationale, faute de quoi un circuit sans dette serait immédiatement sanctionné par la concurrence monétaire et par le dilemme de Triffin.
C'est pourquoi NEMO IMS n'est pas seulement une architecture nationale, mais un système monétaire international : avec ses instruments de réserve régénératifs — les NEMO Green DTS — et son standard d'échange, qui permettent à la finance des communs d'exister sans être aussitôt punie par les marchés extérieurs.
Je ne développe pas ici cette dimension internationale, qui mérite un texte à part entière. Je veux seulement souligner qu'elle est nécessaire : on ne peut pas financer durablement l'insolvable dans un seul pays si le reste du monde continue de ne récompenser que le solvable.
Conclusion — Le verrou était une définition
Nous étions partis d'un constat : l'essentiel est insolvable.
Nous avons appris qu'il ne l'est pas par hasard, mais par construction. La solvabilité est un filtre à quatre serrures — monétisabilité, appropriabilité, compatibilité temporelle, actualisation — et l'essentiel échoue sur ces serrures non par défaut de valeur, mais par excès de valeur diffuse, lente et lointaine.
Nous avons vu que ce filtre épouse une frontière physique : il récompense la liquidation des stocks à basse entropie et ignore leur entretien. L'essentiel insolvable est l'ombre monétaire du second principe de la thermodynamique.
Nous avons vu, enfin, pourquoi toutes les solutions qui tentent de rendre l'essentiel solvable échouent ou le dénaturent : le verrou n'est pas dans les activités, il est dans le filtre.
Reste alors une seule question, et elle n'est pas celle que l'on croit.
La question n'a jamais été : « où trouver l'argent ? » La monnaie se crée chaque jour, par milliers de milliards. La vraie question est : que sélectionne notre création monétaire ?
Tant qu'elle sélectionnera la solvabilité, elle financera la liquidation du monde et laissera son entretien sans moyens. Ce n'est pas une fatalité. C'est un choix d'architecture.
Et un choix d'architecture peut se refaire.
On ne peut déceler l'essentiel insolvable que dans un système qui exige de l'essentiel qu'il soit solvable. Le jour où la création monétaire cessera de poser cette exigence, la catégorie elle-même disparaîtra. Non parce que nous aurons enfin trouvé l'argent. Mais parce que nous aurons cessé de demander à ce qui nous fait vivre de prouver d'abord qu'il sait rapporter.
Pendant près de deux siècles, nous avons demandé à chaque activité : « Rapporteras-tu assez pour rembourser une dette ? »
Cette question a permis de bâtir l'économie moderne.
Mais elle ne peut plus être la seule.
Le XXIe siècle nous oblige désormais à en poser une seconde : « Permets-tu aux conditions de la vie de se maintenir ? »
L'économie de l'équilibre ne remplace pas la première question. Elle la complète.
Car une civilisation ne peut pas durablement prospérer si elle sait parfaitement financer ce qui rapporte…
…mais demeure incapable de financer ce qui la rend possible.
Jean-Christophe Duval