Pourquoi et comment ne plus craindre la décroissance

La décroissance n'est pas une récession déguisée. C'est un projet politique délibéré. Pour la rendre désirable, il faut d'abord déconstruire les peurs — et pointer l'impensé monétaire qui bloque tout.

La décroissance provoque une terreur instinctive. Elle évoque la pénurie, la régression, le retour en arrière. Pourtant, ce vertige n'est pas une réponse à ce qu'est réellement la décroissance — c'est une réponse à ce que le système nous a appris à craindre. Déconstruire cette peur n'est pas un exercice de communication. C'est un acte politique fondamental.

Le malentendu fondateur : récession et décroissance ne sont pas la même chose

Il existe une confusion sémantique que le discours dominant entretient consciencieusement : assimiler la décroissance à une récession. Cette équivalence fausse est la première ligne de défense du système thermodynamiquement insoutenable dans lequel nous vivons.

Une récession est un accident. Elle surgit sans être voulue, se propage dans la panique, et son unique horizon est le retour à la croissance — cette même croissance dont elle est souvent le symptôme. La récession détruit les emplois, liquide les services publics par austérité, et frappe en premier les plus précaires. Elle ne remet pas en cause la doctrine fondamentale de la croissance ; elle tente juste des micro-ajustements sur la forme.

La décroissance est son exact opposé structurel. Elle est un projet politique et civilisationnel délibéré : une réduction planifiée de l'utilisation des ressources et de l'énergie, conçue pour ramener l'économie en équilibre avec le vivant, tout en réduisant les inégalités et en renforçant le bien-être collectif. L'analogie médicale éclaire mieux que tout discours : la récession est une amputation brutale infligée par le marché ; la décroissance est un régime alimentaire choisi pour recouvrer la santé.

Cette distinction n'est pas seulement académique. Elle conditionne la désirabilité du projet. On ne peut pas vouloir quelque chose que l'on ne comprend pas, et on ne peut pas comprendre la décroissance tant qu'elle est présentée comme une catastrophe déguisée en politique.

L'impasse physique de la croissance verte

Avant de répondre aux peurs, il faut invalider l'échappatoire. Le récit de la « croissance verte » — selon lequel la technologie permettrait de découpler indéfiniment la croissance économique de la dégradation environnementale — n'est pas une stratégie. C'est une procrastination structurelle.

Les preuves empiriques sont sans appel. Si un découplage relatif est parfois observable — une réduction de l'intensité carbone par point de PIB —, le découplage absolu, global et permanent de toutes les pressions biophysiques n'a jamais été démontré à l'échelle d'une économie nationale, encore moins mondiale. L'exemple de la transition électrique est révélateur : remplacer les véhicules thermiques par des véhicules électriques réduit les émissions de CO₂ à l'usage, mais entraîne un recouplage massif avec l'extraction de lithium, de cobalt et de terres rares. On ne sort pas du problème ; on l'externalise géographiquement, souvent vers les pays du Sud.

La thermodynamique ne négocie pas. La décroissance n'est pas un choix idéologique parmi d'autres : c'est l'application du réalisme physique à l'organisation sociale.

Déconstruire les trois grandes peurs

La peur du chômage

L'objection la plus viscérale est celle de la subsistance. Dans un système où le travail salarié est la seule source de revenus et de dignité sociale reconnue, réduire l'activité économique équivaut, dans l'imaginaire dominant, à condamner des millions de personnes à la précarité.

La réponse degrowth est radicale dans sa simplicité : partager le travail plutôt que le détruire. Une réduction significative du temps de travail — semaine de quatre jours, abaissement de l'âge de la retraite, partage des volumes d'activité entre tous les actifs — permet d'absorber la contraction de certains secteurs (énergies fossiles, publicité, fast-fashion, finance spéculative) sans produire d'exclusion massive. Ce n'est pas une idée utopique : c'est le mécanisme par lequel le mouvement ouvrier a transformé le XIXe siècle.

Au-delà du partage, les théoriciens de la post-croissance proposent une Garantie d'Emploi publique : l'État finance des postes d'utilité publique pour toute personne souhaitant travailler — rénovation thermique, régénération des écosystèmes, agriculture de proximité, soin aux personnes dépendantes. Ce dispositif, inspiré de la finance fonctionnelle de Lerner et des programmes New Deal, découple l'offre d'emploi de la rentabilité privée.

Le temps libéré n'est pas du chômage. C'est du temps de soin, d'engagement civique, de création, d'autosuffisance alimentaire — des activités à haute utilité sociale et à faible empreinte matière.

La peur de perdre la protection sociale

La deuxième crainte est institutionnelle : sans croissance du PIB, comment financer les retraites, les hôpitaux, l'éducation ? Le modèle actuel repose en effet sur des cotisations et des taxes indexées sur le flux économique. Si ce flux diminue, les services s'effondrent — du moins dans la logique productiviste.

La réponse de la décroissance est un déplacement de paradigme fiscal : passer d'un financement basé sur la performance marchande à un financement basé sur la redistribution des richesses existantes. L'enjeu n'est plus de créer davantage pour prélever davantage, mais de prélever là où l'accumulation a atteint des niveaux obscènes — fortunes héritées, rentes de capital, profits des secteurs extractifs.

Plus profondément, l'extension des Services Publics Universels (UBS) constitue une alternative systémique : garantir à chaque citoyen l'accès gratuit à un socle de besoins fondamentaux — logement de qualité, transports, santé, éducation, eau, énergie renouvelable de base. En garantissant la satisfaction des besoins par la gratuité collective, on réduit la pression sur chaque individu pour qu'il accumule un salaire suffisant — et donc la pression sur le système pour qu'il croisse afin de distribuer des salaires suffisants.

La peur de la vulnérabilité géopolitique

L'objection structure profondément la résistance des États : une nation en décroissance ne risque-t-elle pas d'être écrasée par des puissances restées productivistes ?

La réponse est double. D'abord, la relocalisation économique inhérente à la décroissance réduit mécaniquement la dépendance géopolitique : les conflits contemporains sont, pour une large part, des conflits de ressources — pétrole, gaz, métaux rares. Une économie qui réduit sa consommation de ces ressources réduit son exposition à ces conflits. Ensuite, la décroissance implique une redéfinition de la puissance elle-même : non plus projeter de la force militaire pour sécuriser des flux de ressources, mais construire des sociétés résilientes, cohésives et autonomes. La vraie sécurité nationale, au XXIe siècle, est écologique autant que militaire.

La mutation culturelle : reprogrammer le désir

Le frein le plus subtil à la décroissance est anthropologique. Nous vivons dans une société où l'identité se construit à travers la consommation — où avoir signifie être, où le statut s'affiche en voitures, en surfaces habitables et en voyages long-courriers.

Depuis Veblen et sa théorie de la « consommation ostentatoire », nous savons que cette dynamique n'est pas naturelle : elle est produite et entretenue par un système publicitaire sophistiqué dont le rôle est précisément de transformer les désirs en besoins, les envies en identités, et l'insatisfaction en moteur de croissance. Herbert Marcuse l'avait nommé : le capitalisme avancé crée des « faux besoins » pour maintenir les individus dans la dépendance marchande et affaiblir leur esprit critique. C'est précisément ce que j'analyse dans La crise de l'utilité (2020).

Pour rendre la décroissance désirable, il faut donc opérer une déconstruction des normes de réussite sociale : valoriser le temps plutôt que l'avoir, les expériences partagées plutôt que les objets privatifs, l'engagement collectif plutôt que l'accumulation individuelle. Ce n'est pas un renoncement — c'est une proposition de civilisation alternative.

Les imaginaires comptent autant que les politiques. La décroissance a besoin de récits qui inspirent plutôt que de terrifier — l'imaginaire de la réorganisation joyeuse plutôt que celui de l'effondrement chaotique. Ces récits existent à Ungersheim, à Mouans-Sartoux, à Langouët — des territoires qui ont prouvé que la sobriété choisie est une source de fierté et de lien social, pas un retour en arrière.

La pièce manquante : la question monétaire

Toute cette architecture intellectuelle — le partage du travail, les services universels, la mutation culturelle, la relocalisation — se heurte cependant à un impensé structurel. Un point aveugle que la théorie de la décroissance, aussi rigoureuse soit-elle, n'a pas encore pleinement résolu : la question du système monétaire lui-même.

Les théoriciens de la décroissance décrivent avec précision ce qu'il faut faire. Mais ils travaillent, pour la plupart, à l'intérieur d'un cadre monétaire qu'ils ne remettent pas en question dans sa structure fondamentale. Or ce cadre n'est pas neutre. La monnaie contemporaine est créée par la dette — dette bancaire privée, dette souveraine — dans un système qui exige structurellement le remboursement du principal et des intérêts. Cela signifie que l'économie doit croître pour que les dettes puissent être honorées. La croissance n'est pas une option idéologique dans ce système : c'est une contrainte arithmétique inscrite dans le mécanisme de création monétaire.

Une économie en décroissance planifiée, opérant avec la monnaie-dette actuelle, génère mécaniquement de l'insolvabilité — non parce que les ressources manquent, mais parce que la structure monétaire exige une expansion continue pour rester stable. C'est là l'angle mort de la majorité des propositions de la décroissance : on peut redistribuer, partager, réduire — mais si la monnaie elle-même est un vecteur d'entropie économique obligatoire, les frictions seront constantes et les résistances systémiques.

C'est précisément le problème que mon système NEMO IMS (NEgentropic MOney International Monetary System) cherche à résoudre à la racine. L'idée centrale : remplacer la monnaie-dette entropique par une monnaie néguentropique — une monnaie dont la création est conditionnée non à l'endettement et à la croissance, mais à la régénération des communs naturels et des systèmes vivants. Une monnaie qui ne crée pas de pression pour rembourser plus qu'elle n'a été émise, et dont la valeur est ancrée dans la capacité régénérative de la biosphère plutôt que dans la promesse de croissance future.

Dans ce cadre, les mécanismes que la théorie de la décroissance appelle de ses vœux — garantie d'emploi vert, services universels, transition écologique — deviennent finançables sans recourir à la dette ni à la croissance. La décroissance a produit un diagnostic brillant et des propositions sociales convaincantes. Mais elle a besoin d'une théorie monétaire à la hauteur de son ambition systémique. Sans elle, elle reste une politique de redistribution à l'intérieur d'un moteur qui tourne à l'envers.

Ce ne sont ni les hommes, ni la planète qui ont besoin de croissance, c'est la finance !

La décroissance n'est pas une condamnation à la misère. C'est une invitation à sortir de ce que les économistes écologiques appellent l'« obésité écologique » — cette accumulation compulsive qui détruit la biosphère sans produire de bien-être proportionnel — pour retrouver une prospérité fondée sur la satisfaction réelle des besoins humains.

Rendre ce projet désirable exige trois choses simultanément : déconstruire les peurs légitimes par des garanties sociales concrètes ; proposer de nouveaux récits de réussite et de statut social ; et résoudre enfin l'impensé monétaire qui rend la décroissance structurellement instable dans le système actuel.

Le passage du « logiciel de la maximisation » au « logiciel du contentement » est possible. Il est même, thermodynamiquement parlant, inévitable. La question n'est pas si, mais comment — et surtout, qui conçoit les règles du nouveau moteur économique.

Jean-Christophe Duval

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