L'ère de la bullshitnovation ou le capitalisme à l'heure de son absurde

Critique philosophique d'une économie qui ne sait plus quoi inventer pour justifier sa raison d'être.

Il existe un moment précis dans la vie d'un système de pensée où il cesse de décrire le réel pour commencer à le fabriquer. Le capitalisme contemporain a atteint ce moment. Non pas dans le fracas d'une crise visible, mais dans le silence insidieux d'une économie qui invente ses propres problèmes pour continuer à vendre ses solutions. Ce moment a un nom : la bullshitnovation.

Ce n'est pas une métaphore. C'est un mode de production.

I. La frontière épuisée : quand le capitalisme se retourne contre lui-même

L'expansion capitaliste a toujours eu besoin d'un dehors. Un territoire à conquérir, une ressource à extraire, un besoin à satisfaire. Les Grandes Découvertes. La révolution industrielle. La colonisation. La globalisation. À chaque stade, une nouvelle frontière s'ouvrait et relançait la machine.

Mais que se passe-t-il lorsque toutes les frontières sont fermées ?

Camus écrivait dans Le Mythe de Sisyphe que l'absurde naît de la confrontation entre le désir humain de sens et le silence du monde. Appliqué à l'économie, l'absurde surgit au moment où le système ne peut plus justifier sa propre existence par des résultats réels. Il continue d'avancer, mais vers quoi ? Il produit, mais quoi exactement ? Il innove, mais dans quel but ?

Hegel nous avait prévenus : un système incapable de se nier, incapable de produire sa propre contradiction, est un système mort qui ne le sait pas encore. Le capitalisme financiarisé du XXIe siècle ressemble à ce mort debout. Les marchés battent des records, les brevets s'accumulent, les startups naissent par milliers — et pourtant, la question fondamentale demeure sans réponse : à quoi tout cela sert-il ?

La réponse honnête est vertigineuse : à se perpétuer lui-même.

II. La sainte trinité et sa mécanique infernale

Le capitalisme contemporain repose sur trois piliers qui se légitiment mutuellement dans un cycle autoréférentiel parfait : le travail, la finance, la croissance. Chacun justifie les deux autres. La croissance nécessite le travail. Le travail exige la finance. La finance ne survit que par la croissance. Cette trinité est fermée sur elle-même, imperméable à toute critique externe — et c'est précisément sa force.

Mais c'est aussi son aveu d'échec.

Car cette structure ne produit pas de sens. Elle produit du mouvement. Un mouvement perpétuel qui doit se justifier en permanence, non pas par ses effets sur les hommes ou sur la planète, mais par sa propre continuation. La croissance du PIB n'est plus un moyen — c'est la finalité. Le travail n'est plus une activité humaine — c'est une obligation morale.

La moraline du labeur

« Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. » Cette injonction biblique n'a pas disparu avec la laïcisation des sociétés occidentales. Elle a simplement changé de temple. Le bureau a remplacé l'église, le manager a pris la place du prêtre, et la fiche de paie est devenue le sacrement d'une vie accomplie.

Nietzsche appelait « moraline » cette tendance à déguiser en impératif moral ce qui n'est en réalité qu'un rapport de force historique. La glorification du labeur est précisément cette opération : transformer une nécessité économique en vertu cardinale, puis en identité personnelle, jusqu'à ce que l'homme qui ne travaille pas soit non seulement pauvre, mais coupable.

Cette moraline du labeur n'est pas anodine. Elle est le ciment idéologique sans lequel la trinité capitaliste s'effondre. Si les hommes cessaient de croire que leur valeur est mesurée à leur productivité, le système perdrait son principal mécanisme de contrôle social.

Et quand cette injonction morale rencontre la finance spéculative, elle devient franchement toxique. Car désormais, il ne suffit plus de travailler — il faut travailler rentablement. Et la rentabilité n'est pas définie par l'utilité sociale d'une activité, ni par son impact sur le vivant. Elle est définie par les marchés financiers, à l'horizon trimestriel.

III. La fabrication du problème comme mode de production

C'est ici qu'intervient la bullshitnovation — non pas comme une anomalie, mais comme la réponse logique d'un système épuisé.

On rencontrera toujours des gens pour faire l'éloge du capitalisme. Certes, nous vivons aujourd'hui dans une aisance et un confort inimaginables il y a seulement deux cents ans. Mais les héritiers du capital contemporain exigent les mêmes rendements que leurs aïeux, sans qu'il y ait pour autant de matière nouvelle pour les justifier. Les innovations futures seront incapables de générer autant d'emplois que lors des années dorées du fordisme. Robotisation oblige, le travail des ingénieurs consiste souvent à maximiser les profits du capital par le grand remplacement de l'homme par la machine.

Dans les laboratoires et les centres de recherche, les équipes sont sommées de trouver la nouveauté promise au carton commercial. Si elles échouent, c'est tout un système de croyance — fondé sur l'innovation infinie et l'égoïsme salvateur de la main invisible — qui vacille, et avec lui la bulle financière qui en dépend.

Là où meurt l'innovation, naît la bullshitnovation. Un marché n'existe que par la rencontre d'une offre et d'une demande. Mais que devient l'offre si la demande n'est pas présente ? Nous sommes arrivés à une époque où l'offre force la demande par trucage des besoins.

La mécanique est toujours la même, déclinée à l'infini : créer de faux besoins pour aguicher nos désirs, créer de fausses peurs pour aguicher nos affects. Assassiner le naturel gratuit pour vendre de l'artificiel lucratif. Tuer les sols vivants et fertiles pour vendre des engrais chimiques et les « franckensemences » de chez Monsanto. Privatiser les biens communs — l'eau d'abord, vendue en bouteille plastique après avoir été soustraite aux nappes phréatiques collectives. Et peut-être qu'un jour, si on les laisse faire, ils feront la même chose avec l'air que nous respirons. Ce n'est pas une hypothèse d'école : c'est la trajectoire logique d'un système qui n'a pas de limite interne.

Toujours cette même logique : créer des problèmes pour vendre des solutions.

Dans la santé, elle prend la forme du disease mongering — la fabrication industrielle de pathologies. La calvitie devient une détresse émotionnelle. La distraction ordinaire devient un trouble déficitaire de l'attention. La libido fluctuante devient une dysfonction sexuelle à traiter. Rappelons aussi le scandale du Prozac, dont la mise sur le marché a reposé sur la dissimulation délibérée d'études défavorables et l'invention d'un nouveau paradigme diagnostique taillé sur mesure pour la molécule. Dans chaque cas, le schéma est identique : transformer un trait de la condition humaine en anomalie clinique, puis commercialiser la correction. Le médicament ne naît pas de la maladie — la maladie est créée pour le médicament.

Dans le travail, elle engendre ce que l'anthropologue David Graeber a documenté sous le nom de bullshit jobs — ces emplois dont les titulaires eux-mêmes reconnaissent secrètement l'inutilité. Coordinateurs de communication sans rien à coordonner, consultants en transformation digitale qui ne transforment rien, juristes spécialisés dans l'optimisation de l'optimisation fiscale. Ces emplois n'existent pas pour produire de la valeur. Ils existent pour maintenir vivante l'illusion d'une économie active, et pour reproduire la dépendance salariale comme mécanisme de discipline sociale.

Dans la technologie, elle se manifeste par la prolifération d'innovations sans utilité réelle — gadgets connectés qui résolvent des problèmes que personne n'avait, applications de productivité qui occupent le temps qu'elles prétendent libérer, objets à obsolescence programmée conçus pour être jetés avant d'être usés. Chaque smartphone remplacé au bout de deux ans par un modèle quasi-identique représente 240 kg de combustibles fossiles extraits, 22 kg de produits chimiques mobilisés, 1,5 tonne d'eau consommée. Pour que les marchés continuent de tourner.

Dans la géopolitique, enfin, elle prend sa forme la plus violente : l'inflation systématique de la menace. Rappelons le discours d'Eisenhower en 1961, qui avertissait déjà de l'emprise croissante du complexe militaro-industriel sur les institutions démocratiques. Et Orwell, qui comprenait dès 1948 que l'objet de la guerre moderne est moins la victoire que la destruction permanente du surplus productif : business dans la guerre avec l'armement, business dans la paix avec la reconstruction — tout semble bon à prendre pour le dieu PIB.

Ce qui unit tous ces mécanismes est une logique unique : le problème est la matière première, la peur est le moteur, la solution marchande est le produit.

IV. La planète comme seule perdante silencieuse

Dans ce grand théâtre de l'absurde économique, il existe un acteur qui ne négocie pas, ne communique pas, ne vote pas. Un acteur dont les signaux d'alarme sont systématiquement réinterprétés comme des opportunités de marché. Cet acteur, c'est la planète.

Et c'est la seule à avoir raison.

La mécanique bullshitnovatrice est ontologiquement extractive. Non par malveillance, mais par nécessité structurelle. La rentabilité à court terme est le seul langage que le système comprend — et ce langage est fondamentalement incompatible avec les temporalités du vivant.

Replanter une forêt prend cinquante ans. Restaurer un sol appauvri prend une génération. Reconstituer une nappe phréatique surexploitée prend un siècle. Aucune de ces échéances ne rentre dans un bilan trimestriel. Aucune ne génère un retour sur investissement lisible par Bloomberg. Alors ces activités ne sont pas financées — non pas parce qu'elles sont sans valeur, mais parce que la monnaie-dette, telle qu'elle est construite, est incapable de les valoriser.

Le dégénératif est favorisé parce que rentable. Le régénératif est écarté parce qu'incapable de générer des profits à court terme.

Ce n'est pas un biais. C'est une architecture.

Karl Polanyi l'avait compris dès 1944 dans La Grande Transformation : lorsque le marché devient le seul régulateur de la vie sociale et naturelle — lorsque la terre, le travail et la monnaie sont traités comme de simples marchandises — la société finit par se retourner contre elle-même dans un mouvement de protection désespéré. Ce « double mouvement » de Polanyi, nous y sommes. Les luttes paysannes contre les semenciers brevetés, les soulèvements pour la souveraineté de l'eau, les mouvements pour le droit à la réparation contre l'obsolescence programmée — ce sont autant de signaux que la société cherche à se protéger d'un marché qui l'avale.

Mais ces résistances, aussi nécessaires soient-elles, ne suffisent pas. Car elles s'attaquent aux symptômes sans toucher au moteur.

V. Le moteur, c'est la monnaie

Voilà ce que la critique de la bullshitnovation révèle, si on pousse le raisonnement jusqu'à son terme.

La surproduction d'inutile, la fabrication de pathologies, l'obsolescence programmée, la privatisation des communs, l'industrie de la guerre — tous ces phénomènes convergent vers un point d'origine commun : le mode de création monétaire.

La monnaie contemporaine est créée par la dette. Chaque euro, chaque dollar qui entre dans l'économie est d'abord une promesse de remboursement avec intérêt. Ce mécanisme impose une logique de croissance perpétuelle qui n'est pas une aberration du système — elle en est la condition de survie. Un système monétaire fondé sur la dette ne peut exister qu'en expansion, parce qu'il faut toujours produire plus pour rembourser les intérêts de ce qui a déjà été créé.

David Graeber, dans Dette : 5 000 ans d'histoire, montrait que la dette n'est pas un outil neutre. Elle est un rapport de pouvoir. Elle crée une asymétrie fondamentale entre celui qui émet et celui qui doit. À l'échelle macroéconomique, cette asymétrie structure l'ensemble des choix productifs : on finance ce qui peut rembourser la dette, on abandonne ce qui ne le peut pas.

C'est-à-dire : on finance le dégénératif, on abandonne le régénératif.

La bullshitnovation n'est donc pas d'abord un problème de valeurs, ni même un problème de régulation. C'est un problème de code source monétaire.

VI. Ce que NEMO IMS propose : redonner du sens au labeur des hommes

Le système NEMO IMS — Negentropic Money International Monetary System — part d'une hypothèse simple et radicale : et si la monnaie était créée non par la dette, mais par la régénération ?

Dans le système actuel, la création monétaire est adossée à des promesses de production future. Dans NEMO IMS, elle est adossée à la restauration effective du vivant — la reconstitution des biens communs naturels, la régénération des sols, des forêts, des cycles hydrologiques, de la biodiversité.

Ce déplacement n'est pas cosmétique. Il est structurel. Il change la réponse à la question fondamentale de toute économie : qu'est-ce qui mérite d'être financé ?

Dans le capitalisme actuel, mérite d'être financé ce qui est rentable à court terme. Dans NEMO IMS, mérite d'être financé ce qui régénère les conditions de la vie — à toutes les échelles de temps.

Ce changement a une conséquence directe sur la question du travail. Si la monnaie n'est plus créée par la dette, si elle n'impose plus la croissance comme condition de survie, alors le travail humain peut se libérer de l'injonction de rentabilité extractive. L'agriculteur qui restaure un sol n'a plus besoin de prouver son efficacité à un actionnaire. Le forestier qui replante une forêt mixte n'est plus une charge — il est à l'origine d'une émission monétaire.

Ce n'est pas la fin du travail. C'est la fin du travail forcément dégénératif.

La moraline du labeur peut être déconstruite non pas par un refus moral du travail, mais par une redéfinition de ce que le travail produit. Non plus de la croissance pour la croissance, non plus du problème pour vendre la solution — mais de la régénération comme fondement d'une économie vivante.

Les hommes peuvent enfin « se foutre la paix » avec la productivité extractive — non pas pour ne rien faire, mais pour faire autrement : des choses utiles, durables, enracinées dans les temporalités du vivant plutôt que dans les délais de l'investissement financier.

Conclusion : La fin de l'absurde ou sa perpétuation ?

Camus ne proposait pas de sortie de l'absurde. Il proposait de le regarder en face et de choisir quand même de vivre — de se révolter plutôt que de se soumettre à l'évidence nihiliste.

L'absurde économique que nous décrivons ici appelle une révolte similaire. Non pas la révolte romantique de celui qui dit non sans proposer d'alternative. Mais la révolte constructive de celui qui comprend le mécanisme et propose de le recâbler.

Le capitalisme à l'heure de son absurde ne sait plus quoi inventer. Il invente donc des maladies, des guerres, des objets jetables, des emplois inutiles, des peurs calibrées. Il privatise l'eau, brevète le vivant, crée de la monnaie ex nihilo et appelle ça de la création de valeur.

La planète, elle, comptabilise. Pas en dollars. En degrés, en espèces disparues, en nappes phréatiques vidées, en sols morts.

Il existe une alternative. Elle ne passe pas par la morale — les appels à la responsabilité et à la vertu n'ont rien changé en cinquante ans. Elle passe par l'architecture. Par la reconstruction du code source de l'économie : la monnaie.

Changer la manière dont la monnaie est créée, c'est changer ce que l'économie considère comme valeur. C'est changer ce que les hommes font de leur vie. C'est rendre possible ce qui est aujourd'hui structurellement interdit : une économie qui régénère plutôt qu'elle n'épuise.

C'est cela, NEMO IMS.

Jean-Christophe Duval

Partager LinkedIn X / Twitter