La microéconomie, la macroéconomie, la macro-systémique. Trois manières de regarder l'économie. Trois niveaux de recul. Et pourtant, l'un d'eux est presque absent de notre manière habituelle d'envisager le monde économique. Commençons par une métaphore.
La métaphore de l'échiquier
La microéconomie : vous êtes une pièce de l'échiquier et n'envisagez les choses que depuis votre point de vue et selon les règles du jeu.
Chaque pièce sur le plateau a un rôle, une valeur, une mobilité.
La reine se déplace librement dans toutes les directions. Elle représente les multinationales — puissante, agile, capable de traverser les marchés en quelques mouvements. Le cavalier bondit de manière inattendue, contourne les obstacles : les fonds d'investissement, les startups disruptives. Le fou glisse en diagonale, fidèle à sa trajectoire : les industries spécialisées, les ETI, les innovateurs et entrepreneurs avec cette folie créatrice qui révolutionne l'ordre des choses. Les tours, entreprises installées avec un marché arrivé à maturité depuis longtemps. Et puis il y a les pions — les ménages, les travailleurs, les petites entreprises. Indispensables au fonctionnement du jeu. Souvent sacrifiables dans la logique du système.
Vous observez le monde depuis la pièce que vous êtes. Vous êtes dans le jeu. Vous percevez vos contraintes, vos marges de manœuvre, vos adversaires immédiats. Vous optimisez votre position selon les règles qui s'imposent à vous. Comment fixer un prix ? Quelle stratégie adopter pour grandir, survivre, gagner en performance ? Comment arbitrer entre deux fournisseurs ? Comment négocier sa part de marché ? La microéconomie modélise les agents économiques depuis l'intérieur — leurs rationalités supposées, leurs stratégies, leurs réponses aux signaux.
Elle regarde par le petit bout de la lorgnette. Et elle le fait très bien.
Sortir de l'échiquier
La macroéconomie consiste à sortir de l'échiquier pour l'observer d'un peu plus haut. Les équilibres globaux. Les règles de fonctionnement. Les dynamiques d'ensemble.
Les taux d'intérêt. La création monétaire. Les politiques budgétaires. Le commerce international. L'inflation. La croissance. Le chômage. C'est le jeu vu comme système.
La macroéconomie tente d'organiser les mouvements des pièces pour éviter le chaos immédiat du plateau. Elle surveille les déséquilibres, une pression inflationniste ici, une bulle qui se forme là, un ralentissement de la demande dans un coin du plateau. Elle est indispensable. Et pourtant, même à cette hauteur, quelque chose d'essentiel reste invisible.
Reculer encore pour voir la table
Reculons encore jusqu'à voir la table. Cette table sur laquelle repose le tout : le plateau, les pièces, le compteur, les deux verres, la bouteille de brandy. Ce socle dont personne ne parle parce que personne, dans le jeu, n'a de raison de le regarder et que nous n'avons jamais pris en compte dans notre manière d'envisager l'économie.
C'est ce que j'appelle la macro-systémique : la pensée du niveau fondateur. Celui des conditions qui rendent possible l'existence même du système économique. Le jeu tout entier repose sur l'idée que cette table est éternelle. Qu'elle n'a pas de limite, pas de fragilité, pas de seuil d'effondrement, qu'elle fournira toujours aux pièces les ressources nécessaires à leur croissance.
Donc les pièces, dépourvues de garde-fous, la grignotent continuellement. Non pas par malveillance mais par logique. Pour grandir, pour exister, pour respecter les règles du plateau — elles puisent dans la table elle-même. Elles en consomment la substance. Et le plateau ne le mesure pas. Il n'a aucun indicateur pour ça. Il récompense même les pièces qui dévorent la table le plus vite, nous appelons cela « la performance ».
Mais c'est quoi cette table ?
Concrètement, la table c'est l'ensemble des conditions que l'économie considère généralement comme acquises.
Un climat stable. Des océans fonctionnels. Des sols fertiles capables de produire de la nourriture. De l'eau douce disponible. De l'énergie accessible. Des écosystèmes qui régulent, filtrent, régénèrent. De la biodiversité — ces millions d'interactions invisibles qui maintiennent les équilibres du vivant.
Mais ce n'est pas tout ; la solidité de cette table instaurera une confiance sociale. Une stabilité géopolitique minimale. Des institutions qui fonctionnent. Des réseaux logistiques qui tiennent. La santé publique comme capacité collective.
Bref : tout ce sans quoi l'échiquier n'existe pas.
Ces éléments n'ont généralement pas de prix de marché. Ils n'apparaissent pas dans les bilans comptables. Ils ne pèsent pas dans le PIB — sauf quand on les détruit. Et c'est précisément là que réside la perversité du système pour qui « tout ce qui ne se compte pas ne compte pas ! ».
La règle du jeu récompense ceux qui dévorent plus vite la table
L'économie dominante mesure les flux marchands. Elle mesure l'activité. Elle ne mesure pas — ou presque pas — la soutenabilité systémique. Et cette asymétrie produit des aberrations comptables que nous avons fini par normaliser.
Une forêt détruite augmente le PIB : vente du bois, emploi dans l'abattage, transport, transformation industrielle. Une marée noire aussi. Une guerre aussi. Une catastrophe climatique aussi.
Pourquoi ? Parce que le plateau comptabilise l'activité générée par les réparations et les reconstructions, sans jamais intégrer la destruction du capital écologique, social ou civilisationnel sous-jacent. Il enregistre le grignotage de la table comme une performance. Il le récompense.
Une pièce qui détruit de la forêt est une pièce qui grandit. Une pièce qui restaure un écosystème sans le monétiser est une pièce qui stagne, voire régresse.
La question que l'économie n'ose pas poser
Les règles que nous nous sommes créées dans cette inconscience nous font confondre performance et robustesse. Nous mesurons la croissance des pièces, sans jamais comprendre qu'elle repose sur la dégradation de la table.
La pensée macro-systémique déplace le problème fondamental.
Elle ne pose plus seulement : « Comment produire davantage ? »
Elle pose : « Quelles sont les conditions permettant au système de continuer à exister ? »
Ce glissement peut sembler anodin, mais il est radical en réalité.
Car une civilisation peut traverser une récession. Elle peut absorber un krach financier, une crise de la dette, même une dépression prolongée. L'histoire en témoigne. Les pièces tombent, le plateau se réorganise, le jeu reprend.
Mais une civilisation ne survit pas à l'effondrement de la table elle-même. L'effondrement de la fertilité des sols, la déstabilisation des cycles hydrologiques, la rupture des chaînes logistiques mondiales — ces phénomènes-là n'ont pas de plan de relance. Aucun taux directeur ne les résout.
La véritable richesse d'une société réside dans sa capacité à préserver la table elle-même.
NEMO IMS : un système monétaire qui change les règles du jeu
La monnaie est un système de signaux. Elle oriente les comportements, les investissements, les décisions de production. Elle détermine, en dernière instance, ce qui « vaut quelque chose » et ce qui n'a pas de prix.
Or dans le système monétaire actuel, la monnaie est créée principalement par la dette. Chaque euro ou dollar en circulation correspond à une promesse de remboursement — avec intérêt. Cette mécanique impose une logique inévitable : il faut croître pour rembourser. Il faut produire davantage. Extraire davantage. Vendre davantage et… détruire la « table ».
Le système monétaire actuel ne demande pas aux pièces de préserver la table. Il leur interdit économiquement de s'arrêter. S'arrêter, c'est ne pas rembourser. Ne pas rembourser, c'est disparaître.
Le grignotage n'est pas une déviance. C'est une obligation architecturale. Et si le problème est architectural, la réponse doit l'être aussi.
C'est pour répondre à cette architecture que je propose NEMO IMS (Negentropic Money International Monetary System).
L'idée fondatrice est simple à formuler, même si sa mise en œuvre est complexe. Si la monnaie est un signal, faisons en sorte qu'elle envoie des signaux en accord avec la santé de la « table ».
Dans le système actuel, la création monétaire est adossée à la dette et à la croissance économique. Dans NEMO IMS, elle est conditionnée à la régénération des systèmes vivants. La monnaie n'est plus créée contre une promesse de croissance future, mais contre une preuve de restauration concrète des écosystèmes, des sols, des communs, des équilibres planétaires.
Ce renversement n'est pas cosmétique. Il touche à l'architecture fondamentale.
NEMO IMS articule plusieurs mécanismes complémentaires. Un standard d'échange fondé sur les limites planétaires — les neuf frontières du système Terre identifiées par Johan Rockström et ses collègues — comme référentiel de valeur systémique. Un mécanisme de création monétaire néguentropique : la monnaie nouvellement émise est adossée à des actes vérifiables de régénération écologique. Une gouvernance internationale — le GAIA Economic Symposium (expliqué dans mon livre) — chargée de superviser les équilibres entre émission monétaire, régénération écologique et justice distributive.
Ce que NEMO IMS cherche à accomplir : aligner la logique monétaire avec la logique macro-systémique. Faire en sorte que le signal-monnaie cesse de récompenser le grignotage — et commence à valoriser ce que l'économie n'a jamais su comptabiliser : prendre soin de ce qui fait que tout existe et a encore du sens : la table !
L'économie joue à l'échiquier depuis des siècles. Elle a perfectionné ses pièces, affiné ses règles, sophistiqué ses stratégies à l'infini. Et pendant tout ce temps, les pièces grignotaient la table.
Lentement d'abord. Puis de plus en plus vite, à mesure que les règles du plateau récompensaient ceux qui allaient le plus vite.
La crise écologique et climatique que nous traversons n'est pas une défaillance ponctuelle des marchés. C'est le signal que la table commence à céder.
Aucune stratégie sur l'échiquier ne résoudra ce problème. Aucune pièce, aussi puissante soit-elle, ne peut sauver une table qu'elle continue de dévorer.
Il faut changer les règles profondes. Repenser les fondations de la monnaie. Construire une économie capable de voir la table — et une monnaie capable d'en prendre soin.
C'est ce à quoi travaille Debunk'Onomy avec NEMO IMS.
Jean-Christophe Duval