L’alignement des incitations économiques sur l’intégrité environnementale comme condition nécessaire de notre réindustrialisation

Ce texte propose une réflexion sur les raisons structurelles qui empêchent cette réconciliation et s’intéresse particulièrement à la question du réalignement des incitations économiques sur les grands enjeux environnementaux qui se présentent à nous.

Lors de la crise du Covid, nombre de nos dirigeants se sont posés la question de savoir ce que nous ferions de cette épreuve. Quelques années plus tard, si la spéculation est devenue le baromètre de la santé de nos sociétés, concernant l’économie réelle et ses conséquences sociales et environnementales, aucun des problèmes n’a été résolu.

La raison de cette impasse est à rechercher dans notre incapacité à proposer les évolutions institutionnelles nécessaires à la réconciliation des questions économiques, écologiques et sociales. En particulier, la mise en œuvre de nos politiques industrielles est restée inscrite dans un cadre devenu inadapté avec l’apparition des enjeux environnementaux.

Ce texte propose une réflexion sur les raisons structurelles qui empêchent cette réconciliation et s’intéresse particulièrement à la question du réalignement des incitations économiques sur les grands enjeux environnementaux qui se présentent à nous.

I – Considérer les propositions bioéconomiques

Historiquement la science économique moderne s’est construite par émancipations successives à l’égard de son rattachement aux sciences morales. C’est avec ce que l’on a appelé l’école néoclassique (à la fin du XIXème siècle) qu’elle a trouvé dans la mécanique rationnelle les fondements épistémologiques et méthodologiques qui devaient la faire entrer dans le champ des sciences. C’est ainsi qu’elle devint une discipline scientifique de plus en plus abstraite et forma le cadre dans lequel se construisit l’essentiel de nos représentations d’une croissance « hors-sol ».

Pourtant, dès les années 1970, cette représentation aurait pu être questionnée avec l’émergence d’un cycle de crise (encore en-cours) et la publication du rapport Meadows (1972) qui mettait en évidence les liens entre activité, ressources naturelles et démographie. Si un débat s’ouvrit, il fut rapidement refermé avec le véritable tour de force auquel les économistes se livrèrent pour intégrer dans le modèle standard la contrainte de plus en plus évidente de la dégradation de la biosphère. En proposant le concept de « capital naturel » comme représentation du stock de ressources offert par la planète, au même titre que le travail et le capital technique, la nature fut intégrée dans la théorie de la production néoclassique qui devint : Q = f(L, KT, KN)1. Dès lors, les ressources naturelles devinrent parfaitement substituables avec les autres facteurs (sous réserve du bon fonctionnement des marchés). En conséquence, si le capital naturel se raréfie (donc augmentation de son prix relatif), il devient pertinent de le remplacer par un des deux autres facteurs devenu plus compétitif pour maintenir le flux de production. Ainsi la question des limites planétaires étant dépassée, la perspective d’une croissance continue pu revenir au centre des modèles de prévision. C’est cette hypothèse de parfaite substituabilité qui justifie ce qu’on appelle le « technosolutionnisme » considéré aujourd’hui comme la solution miracle aux yeux de l’économie standard.

Force est de reconnaître que, durant toute cette période, la majorité des économistes ignorèrent les enseignements de l’ouvrage The Entropy Law and the economic process [Georgescu-Roegen, 1971]. Dans ce livre, l’auteur décrivit l'erreur fondamentale de la pensée économique standard : la science économique fut construite dans le cadre du paradigme mécaniste (Newton-Laplace), à une époque où l’émergence de la biologie évolutionniste et de la révolution thermodynamique introduisaient d’autres paradigmes transformant la vision du devenir de la nature, du temps irréversible et du changement qualitatif au sein de l’économie.

Les travaux de Georgescu-Roegen s’appuient sur une vision physique du processus de production dans lequel, matière et énergie occupent une place centrale. Ses 3 propositions principales sont : 1/ La production de biens et services repose sur la transformation de flux de matière et d’énergie ; 2/ La matière et l’énergie sont soumises aux principes de la thermodynamique ; 3/ La théorie de la production s’inscrit dans un cadre thermodynamique. En conséquence, si la thermodynamique forme le cadre du renouvellement de la théorie de la production alors, cette dernière est soumise à ses deux principes essentiels. Tout d’abord le principe de conservation qui stipule que l’énergie se conserve lorsqu’elle change de forme (rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme). Ensuite le principe d’entropie selon lequel les transformations vont dans le sens d’une dégradation qualitative de l’énergie. En étendant ces principes à la matière Georgescu-Roegen proposa une théorie nouvelle - la bioéconomie - dans laquelle l’économie est réencastrée dans son environnement physique (la biosphère).

Fonction de production bioéconomique : énergie et matières transformées par le capital, le travail et la terre en produits et en déchets ; le produit devient à terme un déchet.
Fonction de production bioéconomique : l'énergie et les matières, transformées par les facteurs fonds (capital, travail, terre), deviennent des produits qui, à terme, se dégradent eux-mêmes en déchets. D'après Missemer (2013).

Proposer une nouvelle fonction production « sous contrainte des ressources naturelles ». Sa proposition consiste à distinguer les facteurs flux des facteurs fonds. Les facteurs flux sont principalement les ressources naturelles (R) concernant les inputs, les produits (Q) et les externalités (W) pour les outputs. Selon le principe entropique, ces facteurs flux se dégradent qualitativement quelle que soit la forme qu’ils prennent. Les seconds qui sont les agents de la transformation sont la terre (T), le capital technique (K) et le travail (L). Cette nouvelle fonction de production peut s’écrire de la manière suivante : Q = f(R, W ; K, L, T). Inspirée d’une proposition d’Antoine Missemer (2013) nous pouvons la représenter de la manière suivante.

Le point clé de cette proposition méthodologique ne consiste pas simplement à ajouter des flux physiques aux facteurs de production traditionnels que sont le capital et le travail, mais bien dans la vision de la relation qui lie ce que Georgescu-Roegen appelle les facteurs flux et les facteurs fond. Dans la fonction de production bioéconomique, énergie et matières sont des ressources primordiales, indispensables à l’existence même des moyens de production. Pour construire les installations techniques, il est préférable de disposer de matériaux de bonne qualité à des prix compétitifs, idem pour l’énergie. La productivité du travail dépend en partie des conditions dans lequel ce travail s’effectue (air, eau, nourriture, température, etc.). Ceci amène à la conclusion que les ressources naturelles ne sont pas liées avec les autres facteurs par une relation de substituabilité mais de complémentarité. En conséquence, si les unes s’affaiblissent, les autres en subiront les conséquences !

Avec la révolution conceptuelle bioéconomique, Georgescu-Roegen ouvre de nouvelles perspectives pour adapter l’économie politique aux réalités de notre monde physique. La question ne paraît plus être celle d’une régulation du modèle standard, mais bien celle du basculement vers un nouveau modèle productif, un modèle plus faiblement entropique.

II – Passer de la croissance (produire plus) au développement (produire mieux).

En soulignant la nature biologique des processus économiques, Alfred Marshall avait déjà perçu la nécessité de tenir compte des progrès de la biologie évolutionniste, en particulier lorsqu’il s’interrogeait sur le concept de milieu industriel. Mais, cette intuition ne fut que très peu reprise par la suite. Seul Schumpeter, avec son concept de destruction-créatrice qui s’apparente à un processus de mutation-sélection s’en rapprocha [Missemer, 2013]. Là encore, c’est Georgescu-Roegen qui proposa d’inscrire la discipline économique dans les pas de la biologie évolutionniste. Dans ce cadre, l’économie ne peut ignorer ce qui fait l’essence même des phénomènes biologiques, à savoir les changements de nature et de structure des organismes. La bioéconomie va s’attacher à adapter ces principes aux caractéristiques de l’économie et en tirer cinq enseignements principaux [Bonaiuti, 2014].

1 Une variation de taille dans une structure biologique entraine une modification qualitative de la forme de l’organisme. En contradiction avec les revendications de l’économie standard, l’étude des changements d’échelle des systèmes sociaux, montre que la même observation peut être faite [Venet, 2019]. En conséquence et dans un contexte structurellement différent, la politique économique ne doit pas chercher à rétablir une situation antérieure.

2 De nouveaux types de propriétés émergent à chaque accroissement de complexité et la compréhension de ces propriétés ne peut être déduite de l’observation du niveau inférieur. Lorsque le contexte a changé (entrée dans une situation de post-croissance par exemple), les modes de régulation doivent s’adapter.

3 Les systèmes vivants recherchent un compromis entre plusieurs buts. Dans le monde du vivant, dès lors qu’une certaine taille est atteinte, les espèces et les systèmes vont chercher à réguler/stabiliser leur état. Pour ce faire, ils vont agir sur plusieurs variables. A contrario de la seule maximisation du profit pour le producteur, dans la théorie bioéconomique c’est la recherche de buts multiples qui caractérise la rationalité du producteur.

4 La seule compétition n’est pas la meilleure solution pour atteindre les buts. Dans un contexte d’expansion, les systèmes vivants entrent généralement en compétition. Par contre, dans un contexte stationnaire, la recherche d’équilibre intègrera la coopération plutôt que la simple confrontation. Contrairement à l’affirmation de la théorie standard, dans un contexte stationnaire, la concurrence pure et parfaite ne produit pas nécessairement des résultats optimaux.

5 Les systèmes vivants ont la capacité à former une représentation partagée de leur environnement. Celle-ci permet de réagir à différents signaux. Tout comme les autres systèmes vivants, mais à un niveau supérieur d’interprétation, les systèmes sociaux sont capables d’utiliser ces informations pour mettre en œuvre des actions communes visant à modifier leur environnement (dans un sens positif comme négatif).

Sur ces bases, et pour relever l’immense défi de la renaissance industrielle de notre pays, la bioéconomie propose un cadre conceptuel puissant duquel émergent cinq grands principes qui forment une méthode que nous appellerons « permaindustrielle ».

  1. Le remplacement plutôt que l’augmentation. Le ralentissement du processus entropique passera par le remplacement des techniques, produits, procédés devenus inadaptés par des solutions en adéquation avec le contexte bioéconomique. L’entreprise permaindustrielle développe ainsi une stratégie de substitution et non plus d’augmentation.
  2. Le renouvellement de la rationalité du producteur. Dans un monde de moins en moins prévisible et toujours plus complexe, l’entreprise recherchera systématiquement les combinaisons productives lui permettant de construire la valeur ajoutée systémique (économique, sociale et environnementale) la plus haute et non plus une simple maximisation du profit. Dans cette approche, ces performances, loin d’être opposées sont complémentaires et se cumulent pour former un avantage compétitif.
  3. Le changement de niveau d’analyse. Reprenant le concept de « compétences adaptatives » proposé par la biologie évolutionniste, la permaindustrie pose comme base que c’est au niveau méso-économique que la dynamique industrielle prend forme et se développe2. C’est à ce niveau et de manière collective que se mettent en place les nouveaux référentiels d’innovation garants de la performance collective. L’entreprise permaindustrielle privilégie la densité et la richesse des interactions au sein du milieu innovateur dans lequel elle opère.
  4. La circularisation des chaines de valeur. À rebours de l’approche linéaire et mondialisée, les écosystèmes permaindustriels privilégient une organisation circulaire aussi territorialisée que possible.
  5. La sobriété technologique et financière. Le statut spécifique des ressources primordiales que sont l’énergie et les matières et donc leur non substituabilité au sein de la fonction de production impose un principe de sobriété dans leur usage. En cohérence avec le renoncement du principe d’accélération, le modèle permaindustriel privilégie la conception de solutions qui favorisent la résilience plutôt que la complexité et la souveraineté de l’usage plutôt que la dépendance.

Ce modèle permaindustriel qui allie souveraineté, cohésion sociale et respect des limites environnementales paraît doté des caractéristiques nécessaires pour être un moteur de la renaissance industrielle souhaitée par nos décideurs. Pourtant, force est de reconnaître qu’il n’occupe aujourd’hui qu’une place très modeste dans notre système productif. Les raisons de cette étrange situation sont à rechercher dans un système de valorisation qui continue à nier la caractéristique entropique de notre économie.

III – Comprendre la contradiction indépassable du technocapitalisme spéculatif

La dimension physique du processus de production impose d’être attentif aux flux de matière et d’énergie qui permettent l’élaboration du produit final. En conséquence du premier principe thermodynamique, ses « inputs naturels » se retrouveront en même quantité à la fin du processus. Mais, leur forme aura changé car, du fait du deuxième principe, ils se retrouveront dans une forme qualitativement dégradée par rapport aux ressources initiales : ils seront, à terme, soit des déchets, soit des pollutions. Cette dégradation continue et accélérée apparaît comme une cause majeure de la succession de crises qui confrontent toujours plus nos ambitions de croissance.

La perspective d’un atterrissage en douceur semble s’éloigner à mesure que l’économie dominante continue à nier son caractère entropique. Mais, peut-elle le comprendre alors que cette même économie a soutenu l’avènement du capitalisme spéculatif dès le début des années 1980 ce qui entraina l’ensemble de nos sociétés dans le piège de la dette ? Cette nouvelle forme de capitalisme s’appuie sur un changement radical dans la manière de financer l’économie via les marchés financiers. Surtout, l’argent est de plus en plus détourné de l’économie réelle pour s’investir dans des activités spéculatives ce qui fit dire à l’institut de recherche et d’information économique de Montréal : « Dans la logique financière, le capital n’a plus à passer par le détour de production pour fructifier ; sa simple circulation engendre une création de capital neuf. (...) C’est la spéculation qui fait augmenter la valeur d’un actif ». Or, la spéculation et l’accélération économique sont intimement liées. Plus les montants à rembourser sont élevés, plus il faut de la croissance pour le faire.

Ce principe d’accélération dessine une nouvelle forme d'organisation économique. Traditionnellement, pour devenir riche en affaires, il fallait bâtir une entreprise qui réaliserait des bénéfices qui seraient ensuite partagés avec les actionnaires. De nos jours, devenir une entreprise rentable est devenu une étape facultative, les capitaux-risqueurs et les fondateurs n’essayent même plus de créer des projets durables, leur but est de construire une promesse qui trouvera un acheteur. Le modèle de la start-up est symbolique du principe d'accélération de l’endettement qui caractérise ce nouveau monde. Ce même principe d’accélération se retrouve du côté de la consommation ce qui explique l’introduction de nouvelles technologies qui visent à nous faire gagner du temps [Vignes, 2021]. Au total, et quand les rythmes atteignent une telle vitesse, l’homme ne peut plus suivre, c’est alors au tour de la machine d’entrer en jeu. Ainsi, l’accélération justifie l’avènement de technologies nouvelles (inutiles auparavant) comme l’IA. Mais, ces investissements coûtent très cher, il faut donc toujours plus s’endetter pour suivre le rythme. La boucle est bouclée.

Mais, dans un contexte thermodynamique cette accélération n’est pas tenable. Peut-on compter sur la rationalité des agents pour prendre les décisions qui s’imposent (c’est-à-dire ralentir) ? Évidemment non car les entreprises sont piégées par la dette. La décision rationnelle est de continuer à croitre, toujours plus vite, à dégager toujours plus de cash-flow pour rembourser les créanciers et rémunérer les actionnaires. Elles ne peuvent faire autrement car peu d’incitations les conduisent à agir différemment. Jean Christophe Duval (2026), reprenant les propos de Ronald Coase, nous rappelle que la rationalité du producteur le conduira toujours à croître (donc à polluer) parce que c’est le moyen le moins coûteux de produire et de gérer leurs déchets dans un système de prix qui ne facture jamais le processus entropique ! Les crises environnementales qui sont maintenant notre quotidien, sont la conséquence rationnelle d’un système de prix qui invisibilise l’entropie ou plutôt qui en transfère les coûts aux pouvoirs publics. Ces derniers devant s’endetter toujours plus pour les prendre en charge. C’est ainsi que les projets les plus générateurs d’entropie (pétrole, data-centers géants, IA, etc.) sont aussi ceux qui attirent le plus de capitaux. Pour le dire autrement, l’économie linéaire hautement entropique sera structurellement toujours plus rentable et compétitive que l’économie permaindustrielle (à plus faible impact).

Dépasser cette contradiction qui conduit le producteur à avoir intérêt à polluer plutôt que d’être vertueux apparaît comme la grande question posée à nos politiques économiques. Répondre à cette question passera nécessairement par la mise en œuvre d’un dispositif d’encouragement capables d’orienter les producteurs vers des solutions alignées avec les enjeux environnementaux.

IV – Aligner les incitations économiques sur l’intégrité environnementale

À l’époque du capitalisme industriel, le capital financier était rare. Cinquante ans plus tard, la nature des raretés dans l’économie a radicalement changé. Le capital financier est désormais surabondant alors que les ressources naturelles s’amoindrissent de plus en plus vite. Il faut en prendre acte et mettre cette nouvelle abondance financière au service de l’enjeu existentiel qu’est le réencastrement de l’économie dans son environnement naturel. Ce projet est au moins aussi transformateur que l’était la grande dérèglementation financière initiée par les États-Unis de Ronald Reagan au début des années 1980. Il s’agit d’un projet à long terme qui relève de décisions a minima continentales voire mondiales. L’urgence ne peut s’accorder de ces délais c’est pourquoi, et pour initier le mouvement, nous proposons une méthode pragmatique qui consiste, pour débuter, à utiliser un outil existant : les marchés du carbone volontaire (MCV) en les positionnant comme un financeur de premier rang de nouvelles filières « faiblement entropiques ».

Pour ce faire, ces MCV devront renforcer leur crédibilité en matière d’intégrité environnementale et donner une place significative aux modèles industriels engagés dans la réduction des émissions à la source.

i Restaurer la confiance sur les marchés du carbone volontaire

Ce marché peut être considéré comme un cadre dans lequel une demande de baisses d’émissions rencontre une offre de baisses d’émissions. Il concerne ainsi tous les acteurs qui, d’une manière ou d’une autre ont intérêt à la réduction des émissions de GES. Sur ce marché s’échange un instrument financier : le crédit carbone (CC) qui correspond à 1T CO2eq séquestrée ou évitée. Ces marchés ont connu une expansion rapide, portée par les engagements de neutralité climatique. Mais, aujourd’hui, leur intégrité environnementale est interrogée par de nombreuses études [AFD, 2025 ; Chen Teo et al., 2023 ; Guizar-Coutiño et al, 2022 ; A.P. West et al., 2020]. En cause, la forte incertitude quant à la réelle valeur environnementale des projets générateurs de CC. Or celle-ci détermine le prix qui, comme dans tous marchés, va établir le lien entre acheteurs et vendeurs. Par ailleurs, cette valeur est fragilisée par l’incertitude entourant les politiques climatiques. En somme, et en l’état, acheteurs et vendeurs sont incités à privilégier des CC pas chers même si les impacts des projets concernés sont limités, incertains dans le temps et difficilement mesurables. Ainsi, le marché tend à évincer les crédits de meilleure qualité environnementale (donc plus cher), au profit de crédits de moindre qualité mais bon marché qui deviennent progressivement dominants. Le tout érodant la confiance générale. Pour rétablir cette confiance, il nous paraît nécessaire d’agir sur les trois fragilités principales de ces marchés.

La première est liée à la conception même du marché. L’essentiel des CC échangés est basé sur des scénarii de référence incertains, et leurs caractéristiques biophysiques complexes rendent difficiles leur évaluation par rapport aux principaux critères d’intégrité tels que l’additionnalité, la vérification ou encore la permanence [AFD, 2025]. La deuxième vient du fait que sur ces marchés, l’asymétrie de l’information est structurelle ce qui rend la qualité des CC difficilement observable, aussi bien avant qu’après l’échange. Quel client d’une compagnie aérienne se préoccupe de la réalité du reboisement auquel il aura contribué ? De plus, l’acheteur et son modèle économique sont rarement affectés par la défaillance du bien acquis, ce qui limite ses incitations à exiger une qualité élevée. La troisième trouve son origine dans les caractéristiques mondialisées et surtout d’ores et déjà financiarisés de ces marchés. Sur ceux-ci interviennent des intermédiaires qui empêchent toute relation entre offreurs et demandeurs de baisse d’émission. Dans ces marchés où réside l’inconséquence et l’éloignement, les vendeurs et les intermédiaires ont intérêt à maximiser les volumes échangés, et pas nécessairement la qualité des crédits.

Dès lors, il paraît clair que la conception de ces marchés ne peut se réduire au cadre néoclassique, dont les hypothèses — information parfaite et anticipation certaine — sont inopérantes. Elle appelle une reconfiguration institutionnelle profonde visant en premier lieu à les rapprocher de « l’économie réelle ». Cette reconfiguration doit privilégier la lisibilité du lien entre acheteurs (émetteurs de CO2) et vendeurs (économes de CO2) et s’inscrire dans une logique de coopération au service d’un intérêt général (la souveraineté industrielle d’un territoire par exemple). Dans cette perspective, la création de marchés du carbone territorialisés et interconnectés apparaît comme une voie capable de restaurer cette confiance fragilisée par la faible qualité des crédits échangés et surtout, à les réinscrire dans des objectifs de politiques publiques nationales et territoriales. À l’image des coopératives carbone qui commencent à naitre en France, le développement de plateforme d’échange carbone liant dans la proximité demandeurs et offreurs de baisse d’émission doit permettre de corriger certaines des fragilités actuelles (intégrité, inconséquence, intermédiation, asymétrie d’informations).

Outre les offreurs et les demandeurs, la participation des différentes parties prenantes (publiques et privées) à la gouvernance de ces plateformes permettrait d’assurer la cohérence entre ces marchés et les politiques locales. Par ailleurs, le développement de ces institutions étant lié à la capacité du système industriel local à générer toujours plus de CC de qualité, ces plateformes auraient un rôle majeur à jouer dans le développement de chaines de valeur permaindustrielles sur leur territoire.

Supportant les activités faiblement entropiques, ces MCV territorialisés formeraient ainsi une réponse institutionnelle aux enjeux de sobriété de nos activités productives. Mais, la pertinence de cette réponse repose sur une autre transformation, interne à ces marchés, celle de la hiérarchie des solutions de décarbonation.

ii Privilégier les solutions d’évitement pour traiter le problème du carbone à la source

À ce jour, la comptabilité des émissions carbone s’inscrit dans les 3 périmètres (scopes) suivants :

Il est à remarquer que dans les trois cas, ce sont les process (plus ou moins polluants) qui sont interrogés et en aucune façon le caractère plus ou moins entropique de la solution mise sur le marché par l’entreprise. Ainsi et à l’extrême, une entreprise dont le modèle économique (ultra jetable par exemple) serait lui-même facteur de haute entropie pourrait faire preuve de grands progrès en matière d’émissions carbone en changeant de procédé par exemple, tout en accélérant la mise sur le marché de produits peu durables, toujours plus nombreux et donc générateur de toujours plus de déchets ou les pollutions de toutes nature. C’est exactement l’objet de la controverse actuelle opposant la justice au groupe TotalEnergies concernant la prise en compte des émissions de CO2 de ses clients.

Pour dépasser ce problème, depuis quelques années et à l’initiative du GHG Protocol, l’idée d’un scope 4 lié à l’usage de biens et services bas carbone a vu le jour. Il s’agit des émissions évitées par l’utilisation d’un produit à faible impact entropique en remplacement d’un autre à impact plus élevé. Dans ce cadre, ce sont les utilisateurs de la solution qui voient leurs émissions diminuer par rapport à celles qu’ils utilisaient précédemment. Complémentaires des actions mises en œuvre par les entreprises pour réduire leurs émissions directes et indirectes, ces solutions portent sur l’offre de l’entreprise elle-même. Surtout, par rapport à la logique de séquestration, cette solution ne cherche pas à corriger un problème, mais l’empêche d’advenir.

Dans cette approche, l’entreprise est vu comme un acteur responsable vis-à-vis des solutions qu’elle produit et commercialise. Dans ce sens, ce concept d’émissions évitées apparaît plus systémique et transformateur. La faible reconnaissance actuelle de cette logique d’évitement carbone est souvent justifiée par des questions méthodologiques de calcul et de respect des critères d’intégrité. Nous pensons que sur ces deux points cette affirmation est contestable. Comparativement aux émissions séquestrées, les émissions évitées apparaissent beaucoup plus robustes en matière d’évaluation car, et par définition, la réduction des émissions s’établit par comparaison avec une situation existante (celle qui sera remplacée) ce qui n’est pas le cas de la configuration séquestration qui raisonne sur un scénario de référence hypothétique. Quant aux critères d’intégrité, aucun ne paraît poser des problèmes insurmontables. L’additionnalité est respectée dans le sens où sans la mobilisation des CC, la solution nouvelle serait difficilement compétitive comme nous l’avons montré plus haut. De la même manière les critères de permanence et de vérifiabilité ne devraient pas poser de difficultés particulières puisqu’il s’agit de solutions industrielles documentables et auditables à tout moment. Ajoutons un autre avantage comparatif : l’évitement carbone a un effet immédiat (le carbone n’est pas envoyé dans l’atmosphère) alors que les projets de séquestration ne produisent leurs effets que plusieurs années (voire plusieurs décennies) plus tard. Un dernier point nous paraît important, celui de l’effet rebond qui pourrait contrebalancer les bénéfices primaires de l’évitement. C’est ici que se trouve tout l’intérêt du modèle permaindustriel qui, par nature est construit sur une vision de remplacement et non d’augmentation.

En France, la troisième phase de la stratégie nationale bas carbone (SNBC3) définit une trajectoire de réduction des émissions de gaz à effet de serre jusqu'à l'atteinte de la neutralité carbone en 2050. Le respect de ces objectifs de plus en plus contraignants au fil du temps (réduction des émissions de 5% par an) impose d’activer différents leviers dont doivent faire partie ces nouveaux MCV territorialisés capables de faire circuler l’argent entre les demandeurs et les offreurs de baisses d’émissions unis dans l’ambition de développer des solutions susceptibles de ralentir l’effet entropique inhérent aux activités industrielles sur un territoire donné.

Présents partout sur notre territoire et interconnectés, ces MCV de nouvelle génération pourront avoir une influence bien plus large, bien plus systémique et surtout, bien plus capable de réaligner les politiques économiques locales avec les enjeux environnementaux que nombre de politiques économiques qui restent inscrites dans un modèle néoclassique dépassé.

Bibliographie

AFD, 2025. Marchés carbone : quels rôles pour les acteurs publics, privés et multilatéraux ? Rapport technique

A.P. West et al., 2020. Overstated carbon emission reductions from voluntary REDD+ projects in the Brazilian Amazon

Notes

  1. L = travail ; KT = capital technique ; KN = capital naturel.
  2. La méso-économie peut être définie comme une approche qui privilégie l’étude des interrelations des réseaux d’acteurs.

Bibliographie

  • AFD (2025). Marchés carbone : quels rôles pour les acteurs publics, privés et multilatéraux ?, rapport technique.
  • Bonaiuti, M. (2011). From Bioeconomics to Degrowth. Georgescu-Roegen’s “New Economics” in Eight Essays, Routledge Studies in Ecological Economics.
  • Chen Teo, H. et al. (2023). Uncertainties in deforestation emission baseline methodologies and implications for carbon markets, Nature Communications.
  • Duval, J.-C. (2026). L’Économie de l’équilibre. Monnaie, finance et limites planétaires, Debunk’Onomy.
  • Georgescu-Roegen, N. (1971). The Entropy Law and the Economic Process, Harvard University Press.
  • Guizar-Coutiño, A. et al. (2022). A global evaluation of the effectiveness of voluntary REDD+ projects at reducing deforestation and degradation in the moist tropics, Conservation Biology.
  • Meadows, D. et al. (1972). The Limits to Growth, Chelsea Green Publishing.
  • Missemer, A. (2013). Nicholas Georgescu-Roegen, pour une révolution bioéconomique, ENS Éditions, coll. Feuillets : économie politique moderne.
  • Schumpeter, J.-A. (1942). Capitalisme, socialisme et démocratie, éd. française Payot, 2025.
  • Venet, T. (2019). La désindustrialisation comme vecteur de vulnérabilité territoriale, Populations vulnérables, OpenEdition Journals.
  • Vignes, R. (2019). L’Impasse. Étude sur les contradictions fondamentales du capitalisme moderne et les voies pour les dépasser, Citizen Lab.
  • Vignes, R. (2021). L’accélération technocapitaliste du temps. Essai sur les fondements d’une économie des communs, Éd. R&N.
  • West, A.-P. et al. (2020). Overstated carbon emission reductions from voluntary REDD+ projects in the Brazilian Amazon, PNAS.

Renaud Vignes

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